par Philippe Perchoc, le lundi 05 mai 2008

Le ton monte un peu partout en Europe à propos de l'identité du premier président du Conseil européen qui devra être nommé une fois que le traité de Lisbonne sera ratifié par tous les Etats membres. Les contours du poste à l'avenir seront sûrement tributaires des qualités du premier titulaire du poste. Où en sommes-nous ?




Le contexte


L'idée d'un président stable pour le Conseil européen est née au moment de la Convention sur l'avenir de l'Europe qui prépara la défunte Constitution européenne.

La présidence semestrielle tournante actuelle n'est plus satisfaisante. Elle est trop courte et elle ne permet pas de véritable suivi des dossiers. Le Conseil européen réunit les chefs d'Etats et de gouvernements quatre fois par an pendant deux jours. Or, l'importance des dossiers traités par cette institution, le nombre toujours plus important des Premiers ministres européens et la complexité des sujets à aborder ont rendu la machinerie très inefficace.

Lorsque Valery Giscard d'Estaing avait créé l'institution dans les années 1970, le chef d'Etat - le Président français - et les 8 chefs de gouvernements pouvaient se retrouver au coin du feu et évoquer sans excès les formalités des grandes orientations de l'Europe. Aujourd'hui, à 27, c'est devenu impossible : l'institution a besoin d'un animateur pour pouvoir devenir plus prospective que réactive.

Le Traité de Lisbonne a donc repris la disposition. Mais il ne dit rien des critères nécessaires à une nomination à ce poste, ni même d'une procédure de nomination. Il est pourtant à noter que les partisans d'une continuité de la présidence tournante continuent, à l'instar du think tank britannique Open Democracy, à lui trouver des charmes : elle serait l'ethos même de l'idée européenne, elle favoriserait une compétition saine entre les administrations nationales et elle serait symbolique d'une politique qui ne se fait pas qu'à Bruxelles.

D'autres proposent la nomination d'une seule et même personnalité aux postes de Président de la Commission européenne et de Président du Conseil européen. Ils ont même lancé une pétition reprenant la célèbre boutade d'Henry Kissinger : whodoicall.eu .

Parallèlement, un autre enjeu commence à émerger : celui de la procédure de nomination. Pour l'instant, le moins qu'on puisse dire, c'est que règne le flou - comme le souligne Jean Quatremer. Deux poids lourds de la scène politique européenne en France se sont engouffrés dans la brèche : d'une part le député européen Lamassoure, de l'autre l'ancien Président Giscard d'Estaing.

Selon le premier, les candidats devraient être invités à se déclarer publiquement avant une certaine date. Le Conseil européen devrait procéder à une audition publique de chaque candidat, en donnant à chacun le même temps de parole, avec retransmission télévisée. Pour le choix du premier titulaire, cette procédure serait particulièrement opportune : chaque candidat serait ainsi amené à préciser publiquement comment il conçoit cette fonction nouvelle, ses relations avec les autres institutions européennes, etc. Il serait ainsi beaucoup plus difficile aux chefs de gouvernement de se mettre d'accord sur le nom de la personnalité qui les gênerait le moins – ce qui, au contraire, serait inévitable en cas de procédure secrète.

Selon le second, la question de la légitimité d'un Président qui ne serait que choisi par ses pairs serait particulièrement difficile à faire admettre aux citoyens.

On sent donc que les éléments d'un véritable débat pan-européen sont en train de se mettre en place, d'autant plus que les enjeux de fonctions vont se doubler d'enjeux de personnes.


Le concours de beauté


Même si les tractations de couloir son engagées depuis longtemps, la campagne d'Europe a été lancée incontestablement par le soutien affiché du Président Sarkozy à Tony Blair.

L'éventualité d'une telle candidature a été férocement débattue. Jon Worth évoque ainsi les handicaps de Blair dans la course à la nomination : issu d'un grand Etat membre, son image européenne est ternie par l'aventure irakienne. Si le bon sens voudrait qu'il ne soit pas nommé, selon Worth, il a au moins une grande expérience internationale et une notoriété qui feraient défaut à Juncker le Luxembourgeois ou à Ahern l'Irlandais.

Il faut dire que depuis cette lune de miel franco-britannique, une véritable campagne anti-Blair s'est développée à travers l'Europe et plus particulièrement en France. D'une part et d'autre de la Manche, les candidats chouchous des commentateurs influents sont plutôt de grandes figures intellectuelles et morales issues de l'Est. D'une part, on peut lire des tribunes en faveur de Vaclav Havel chez Nosemonkey ou Bronislaw Geremek chez Publius et Dominique Reynier.

Par ailleurs, The Economist souligne que la victoire de Zapatero en Espagne est un très mauvais point pour Blair alors que paradoxalement, la victoire de Berlusconi en Italie pourrait permettre à l'ancien locataire de Downing Street de booster sa candidature. Les lignes de clivages traditionnels sont brouillées : Zapatero, pourtant socialiste comme Blair, fera tout pour s'opposer à celui-ci tant leur différend sur la guerre en Irak est fort.

Globalement, on peut dire aujourd'hui qu'il est peu probable que Tony Blair puisse s'assoir un jour dans le fauteuil de Président du Conseil européen tant l'opposition est forte. On notera qu'un site stopblair.eu a déjà receuilli plus de 26 000 signatures d'opposants à l'Ecossais.

Un autre candidat anglo-saxon - le Premier Ministre irlandais Ahern- recueillait ces dernières semaines les faveurs du gouvernement polonais mais sa démission du poste de Premier ministre, avant le réferendum sur l'adoption du traité de Lisbonne par son pays, pour une affaire de corruption semble être du plus mauvais effet.

D'autres noms sont évoqués et notamment celui de Jean-Claude Juncker, actuel Premier ministre du Luxembourg et Président en exercice de l'Eurogroup. Il combinerait les critères qui ont été mis en avant par un certain nombre de commentateurs : le Luxembourg est au coeur de l'Europe, membre de Schengen et de l'Eurozone. Pourtant, son fédéralisme pourrait le rendre suspect à certains Etats membres.

Certains disent qu'Anders Fogh Rasmussen, le Premier ministre danois, prendrait des cours de Français pour améliorer son image à Paris. D'autres rapportent que deux Rasmussen (l'autre étant Poul Nyrup, lui aussi ancien Premier ministre) pourraient faire un bon duo de Présidents, le Premier au Conseil européen, le second à la Commission européenne.

Pourtant, la dernière rumeur - rapportée par Jean Quatremer - , et l'une des plus sérieuses, concerne une éventuelle candidature de Jose Manuel Barroso, l'actuel Président de la Commission européenne et ancien Premier ministre du Portugal. Cette candidature ouvrirait, pour peu qu'il le veuille, les portes de la Commission à Jean Claude Juncker ...

Peut-on porter un regard synthétique sur la situation ?


Tony Blair est le candidat d'un pays qui est le moins engagé dans les coopérations les plus ambitieuses de l'Union européenne.

Geremek et Havel viennent de pays qui sont parties de l'Espace Schengen et qui ne font pas partie de l'euro, mais qui doivent adopter la monnaie commune dans les années à venir. Au contraire, Rasmussen vient d'un pays qui refuse l'euro alors que Ahern vient d'un pays qui refuse Schengen.

Barroso et Juncker viennent de petits pays qui sont dans le cercle d'Etats le plus intégré.

Même si l'on ne connait pas l'issue de cette nomination, les enjeux apparaissent maintenant clairement et le débat n'est pas prêt de se clôre !

article paru le 28 avril 2008 dans la rubrique "Contrechamps" de Nouvelle Europe


Philippe Perchoc est président de Nouvelle Europe

http://www.nouvelle-europe.eu/

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