par Bruno Vever, le 5 mai 2026
Qui ne connaît cette citation du cardinal de Retz : « on ne sort de l’ambiguïté qu’à son détriment » ? Voilà sans doute pourquoi, depuis plus de sept décennies, nos diplomates ont eu à cœur de peaufiner l’ambiguïté de leur construction européenne.
Une Europe interétatique aussi ambiguë qu’incomprise des citoyens
La curieuse « fédération d’Etats nations » évoquée par Jacques Delors, si proche d’un oxymore, résume la situation. Se substituant largement aux peuples pour construire une Europe à leurs propres mesures et sous leur contrôle direct, ces Etats pourtant démocratiques (c’est-à-dire « du peuple, par le peuple et pour le peuple ») qualifient aisément de « populistes », sans souci cette fois d’ambiguïté, les détracteurs du système institutionnel actuel sur lequel ils ont édifié l’Europe. La dénonciation est certes justifiée lorsqu’il s’agit d’opposants de principe à la construction européenne. Mais les critiques des travers et des insuffisances de l’Union européenne actuelle ne méritent pas d’être mis à l’index quand ils s’insurgent à l’encontre d’un entre-soi étatique et d’un vase clos administratif dont les citoyens, par-delà un Parlement européen curieusement élu par des scrutins nationaux diversifiés, sont pour l’essentiel exclus. A ceux-là, comment leur donner tort ? Car cette « fédération d’Etats nations », aisément qualifiable en retour d’« objet politique non identifié », est demeurée, par-delà ses propres mérites et ses acquis parfois inattendus, d’une parfaite ambiguïté.
Son budget toujours plafonné à 1% du PIB n’a rien de fédéral, alors même que ses Etats confisquent la moitié du PIB européen, tout en additionnant des dettes publiques devenues abyssales. Pareille disproportion explique largement ces déficits en multipliant les doubles emplois et en interdisant toute économie d’échelle au détriment de tous les Européens. L’euro, seule réalisation fédérale de l’Union européenne, immunise des perturbations monétaires mais ne s’est accompagné d’aucune convergence économique sérieuse, faute d’un esprit de responsabilité collective de la part des Etats et de l’effacement laxiste d’une Commission européenne sans autorité suffisante. La création de l’euro aura curieusement placé le bœuf à l’arrière de charrues restées divergentes, creusant dans leurs sillons les déficits publics correspondant au prix des dévaluations impossibles !
Le marché unique de libre circulation sans frontières présente quant à lui l’autre bizarrerie d’être dépourvu de douaniers européens communs à ses frontières extérieures. Les Etats n’ont pas supporté que leurs douanes nationales puissent être supplantées par un dispositif européen unifié. L’immigration illégale, les importations frauduleuses et les trafics en tous genres sont les seuls bénéficiaires de cette situation, au détriment des Européens eux-mêmes ! Ce marché dit unique ne s’est pas davantage doté d’un encadrement fiscal commun, à l’avantage cette fois des capitaux flottants de tous horizons mais au détriment de la plupart des Européens, contraints de subir les hausses abusives de leurs propres prélèvements fiscaux.
La désindustrialisation de cette Europe déséquilibrée n’a par ailleurs pas cessé de s’accélérer, activée par une Commission longtemps hostile, au nom d’une concurrence mal interprétée, aux regroupements européens d’envergure, c’est à dire à la promotion de champions compétitifs et innovateurs. Leur insuffisance actuelle pénalise lourdement l’industrie européenne, face à des concurrents extérieurs d’une autre échelle et d’une autre agressivité pour lesquels notre vaste marché intérieur est par contre resté grand ouvert.
Aucune préférence mutuelle entre Européens n’existe d’ailleurs concernant les marchés publics, faute à une interprétation restrictive de règles du Gatt si facilement contournées par nos concurrents extérieurs. Le cas est particulièrement patent pour les équipements militaires où la plupart des Etats membres préfèrent faire leur marché auprès des Etats-Unis qui ont plus d’un moyen de pression, à commencer par leur contrôle sans partage de l’OTAN, pour les y obliger.
Cette situation, si préjudiciable en premier lieu aux équipementiers français, empêche depuis des lustres toute perspective d’une défense européenne autonome. Les incessantes menaces, intimidations et invectives de Donald Trump à l’encontre des Européens, qu’il s’agisse de la liberté commerciale, des garanties de l’OTAN, d’une appropriation du Groenland, de la défense de l’Ukraine comme de la justification même de l’Union européenne, démontrent l’absurdité tant stratégique qu’économique et défensive de pareille dépendance, restée inchangée depuis 1945, malgré la chute des régimes communistes d’Europe de l’est il y a trente ans !
Une Europe interétatique sans marche arrière et en panne de marche avant
Cette ambiguïté congénitale, certains ont voulu en sortir par le bas, en faisant marche arrière, et d’autres par le haut, en tentant de passer à la vitesse supérieure. Force est de constater aujourd’hui que tous ont échoué.
Le Royaume-Uni a pour sa part choisi de sortir par le bas en optant pour son Brexit. Celui-ci ne l’aura finalement laissé que totalement isolé, affaibli sous le poids coûteux et impopulaire de contraintes administratives obsolètes. Tous les sondages indiquent que les Britanniques le regrettent aujourd’hui amèrement, trompés par des politiciens anti-européens qui n’hésitent plus eux-mêmes à admettre les faux-semblants et autres duperies de leurs propres campagnes. Quant à l’Union européenne, elle en a été politiquement affaiblie, même si le coût avéré du Brexit pour les sortants a salutairement dissuadé d’éventuels émules.
D’autres Etats-membres ont tenté d’en sortir par le haut, c’est-à-dire de construire une Europe fédéralisante. L’Allemagne l’a proposé par deux fois, d’abord au président Mitterrand en cohabitation avec Edouard Balladur, puis au président Chirac en cohabitation avec Lionel Jospin. Mais elle ne s’est attiré qu’un silence assourdissant, ainsi partagé par deux fois tant par nos dirigeants de droite que de gauche. On y verra notamment un souci national persistant de préserver, après des péripéties historiques en tous sens, l’intégralité du statut d’associé aux vainqueurs de 1945, scellé par un siège national inamovible au Conseil de sécurité de l’ONU. Une ultime et maladroite tentative du chancelier Olaf Scholz sur cette question sensible a paru clore tout autre débat sur le sujet, la France se réfugiant derrière l’appui symbolique à un siège supplémentaire pour l’Allemagne, appui dépourvu de toute crédibilité face aux autres prétendants mondiaux comme de toute cohérence vis-à-vis d’une politique étrangère européenne unifiée.
Pour achever la débâcle d’une sortie « par le haut », le jeu de quilles de partis politiques français divisés, avec une opinion bernée par des critiques aussi malvenues qu’éhontées portant sur les dispositions mêmes du traité de Rome de 1957, aboutit au rejet référendaire en 2005 du traité constitutionnel européen cher à l’Allemagne, pourtant préparé sous les auspices de Valéry Giscard d’Estaing et cosigné par tous les gouvernements. Cette situation aura fini par convaincre l’Allemagne de se réorienter vers d’autres objectifs, cette fois prioritairement nationaux. Les tentatives symboliques mais sans ardeur du traité d’Aix la Chapelle, anniversaire éventé de celui de l’Elysée en 1963, n’y ont rien changé. Ce refroidissement des relations franco-allemandes aura achevé de bloquer l’Europe au point mort où elle se morfond actuellement.
Une Europe interétatique absente et victime des bouleversements mondiaux
Alors que l’Europe s’empêtrait dans ses divisions et ses contradictions, perdant chaque année davantage en autorité comme en compétitivité, le monde n’a cessé de changer à vitesse accélérée. Tandis que la Chine consolidait à un rythme hallucinant sa situation de superpuissance, la Russie de Poutine renoua avec l’esprit et les méthodes soviétiques en éliminant tous ses opposants internes et en envahissant l’Ukraine de Volodymyr Zelensky, coupable d’autonomie nationale démocratique et de collusion avec l’Union européenne.
Après quatre années terribles, aussi ravageuses que sans issue des deux belligérants, l’impulsive et brutale présidence Trump remit en cause le soutien américain à l’Ukraine en refilant la facture et la responsabilité aux Européens, menaces douanières à l’appui, tout en imposant l’indécent spectacle de son rapprochement personnel avec Poutine.
Pour achever le tragique du tableau, l’attaque américaine sur l’Iran, à l’appel israélien d’un Benjamin Netanyahu n’hésitant plus à pourfendre sans retenue son voisinage régional, confirma la faillite de l’équilibre onusien face au retour tous azimuts des puissances brutales, le blocus du détroit d’Ormuz finissant par créer une crise énergétique, une incertitude économique et une tension internationale sans précédent.
Face à tous ces bouleversements, l’Union européenne, bien que victime collatérale de cette situation calamiteuse, resta coupablement inerte, oubliée sur le banc de touche face aux conflits en tous lieux et aux massacres en tous genres. L’alternative sans résultat tangible des pourparlers entre Anglais, Français et Allemands n’aura pas mieux réussi, sauf à rappeler de façon nostalgique ces temps anciens où, avant de s’entredéchirer, les chancelleries d’Europe dominaient le monde.
Des citoyens en recherche légitime d’une Europe valorisante et respectée
Pour que l’Europe puisse à nouveau compter dans le monde actuel, encore faudrait-il qu’elle retrouve de l’assurance politique et de la légitimité populaire, en se réconciliant par-delà les intérêts spécifiques des Etats avec ses propres citoyens, en leur donnant des raisons nouvelles de ressentir une identité commune et de retrouver confiance dans un regain de compétitivité, d’impact et de succès internationaux. On en est hélas loin, sans doute plus encore qu’il y a vingt-cinq ans.
A défaut d’avoir quelque chance d’envisager un nouveau traité refondateur, bien illusoire à vingt-sept, le temps paraît désormais mûr, faute de mieux mais non faute d’espoir, d’en revenir, selon l’expression pragmatique de Robert Schuman lors des débuts de la construction européenne, à de nouvelles « solidarités de fait ».
Quatre solidarités nouvelles s’imposent ainsi, fut-ce à l’échelle, pour commencer, d’un noyau central des pays européens, au premier rang desquels un axe franco-allemand enfin apaisé refondé et activé : une défense unifiée enfin autonome, une politique étrangère enfin commune, une réindustrialisation enfin active, une identité citoyenne enfin crédible.
Une défense unifiée autonome et une politique étrangère commune ne pourront aller que de pair. Elles sont devenues une priorité face à l’agressivité croissante de Vladimir Poutine et au lâchage progressif de Donald Trump. La France et l’Allemagne donneraient l’exemple si la France cessait de se cramponner isolément à son pré carré tricolore et concluait un pacte bilatéral assurant que les positions exprimées par la France au Conseil de sécurité de l’ONU le seraient désormais en leur nom commun. Cet acte fondateur, assurant une authentique vision nouvelle des réalités du présent comme des impératifs de l’avenir, permettrait d’étrenner déjà entre ces deux pays une politique étrangère commune, ouvrant la voie à une défense unifiée correspondante. Il donnerait enfin à l’Europe, comme ce fut le cas en d’autres temps, la colonne vertébrale qui lui manque aujourd’hui si cruellement. Ce faisant, il dégèlerait bien des choses au sein du Conseil européen des vingt-sept et bien des perspectives inédites pour toute l’Union européenne !
Une défense unifiée pour laquelle la France et l’Allemagne feraient le premier pas modifierait fondamentalement l’attitude des puissances extérieures à notre égard tout en ayant un impact direct sur le regain de compétitivité des technologies européennes, avec des conséquences positives pour toute notre industrie. Cette réindustrialisation innovatrice, à l’égal de nos plus grands concurrents internationaux, ne pourrait qu’être vigoureusement appuyée par la Commission européenne qui paraît enfin en comprendre l’urgence, ayant affiché l’objectif de la pousser à nouveau à 20% du PIB, après tant d’années d’aveuglement et de déclin.
Rien ne sera au demeurant possible sans associer directement tous les citoyens à pareil renouveau de l’Europe. Or tout ou presque a été fait à ce jour pour les en éloigner et pour susciter les réactions anti-européennes qualifiées non sans condescendance de populistes : obscurité technocratique et anonyme des communiqués de Bruxelles, désintérêt des médias pour la vie politique européenne, assimilation usuelle des pays européens aux autres pays étrangers (comme l’illustre la dénomination actuelle de notre « Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères »), bulletins météo télévisés enfermés dans leurs frontières nationales, absence de toute décoration européenne (celles avec lesquelles, disait Napoléon, « on mène les hommes »), etc.
Ne pourrait-on à l’inverse assurer aux Européens les moyens d’une ouverture mutuelle sur leurs données politiques respectives, leurs approches de l’Europe, leurs débats internes, leurs propres motivations et leurs particularités culturelles ? Un tel objectif serait pourtant à notre portée si nos médias d’information et de communication acceptaient de jouer le jeu en s’appuyant sur la révolution de l’intelligence artificielle qui permet d’abattre les barrières linguistiques entravant jusqu’ici toute émergence d’un esprit multiculturel européen et toute appropriation de l’Europe par les Européens eux-mêmes, par-delà les filtrages de leurs propres Etats. Les conséquences politiques d’un tel bouleversement pour tous les Européens et pour de nouvelles perspectives communes ne manqueraient pas d’être inédites !
L’interétatisme qui bloque finira-t-il par céder à une fédéralisation qui libère ?
Talleyrand avait vu juste en constatant : « qui n’a pas les moyens de ses ambitions en a tous les soucis ». On ajoutera : et aucun des bénéfices ! Ce constat de bon sens vise aujourd’hui tant la France et chacun des autres Etats membres pris isolément que, de façon inverse, l’Europe dans son ensemble. Dans le monde d’aujourd’hui, la France comme chacun de ses voisins n’a en effet plus les moyens nationaux d’ambitions devenues illusoires. L’Europe par contre les a bel et bien, mais reste obstinément entravée par l’incapacité de ses Etats à lui accorder les moyens correspondants à une légitime ambition. Où est l’erreur ? Et pourquoi nos Etats persistent-ils à refuser de voir le monde tel qu’il est aujourd’hui, comme à refuser de voir leur Europe telle qu’elle devrait s’affirmer pour protéger et valoriser les Européens dans ce nouveau monde ?
Ronald Reagan avait osé dire que l’Etat n’est pas la solution mais le problème. Pour l’Europe actuelle, le problème est multiplié par vingt-sept ! Parviendra-t-on à y répondre en simplifiant ces vingt-sept problèmes en un seul ? Et ne pourrait-on, ce faisant, changer le problème en solution, sous la forme d’un fédéralisme intelligemment proportionné, ambitieux pour l’Europe, efficace dans ses décisions, libérateur des énergies, compétitif dans ses résultats, soucieux des attentes de ses citoyens, autonome dans sa sécurité, respecté par les autres puissances, influent sur la scène mondiale, et, ce faisant, à nouveau populaire auprès de ses propres citoyens ?
Tel est le projet toujours irréalisé à défaut d’être forcément irréaliste d’Etats-Unis d’Europe, à ce jour saboté par des Etats nations jaloux de leurs vaines prérogatives et combattu par des nationalistes de petite envergure car d’un autre temps, refusant à tort tout impératif d’un nécessaire nationalisme européen, au service d’une nouvelle Europe de taille à contribuer utilement au retour d’une pacification mondiale, de la promotion des libertés et d’une primauté du droit international.
En attendant ces jours meilleurs et pour se préparer à pareille perspective, certes aujourd’hui improbable, mais non interdite dans un avenir qu’on ne saurait, comme jadis et comme toujours, ni prévoir, ni injurier, sachons nous réveiller et justifier l’espoir en multipliant déjà nos « solidarités de fait » !
Bruno Vever est administrateur de l’Association Jean Monnet et ancien membre du Comité économique et social européen





