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par Panayotis Soldatos, le 15 mars 2022

 

 « L’Europe n’est plus qu’une nation composée de plusieurs, la France et l’Angleterre ont besoin de l’opulence de la Pologne et de la Moscovie, comme une de leurs provinces a besoin des autres : et l’État qui croit augmenter sa puissance par la ruine de celui qui le touche s’affaiblit ordinairement avec lui »   (Montesquieu)

 

     La guerre en Ukraine interpelle l’Europe et toute la communauté internationale tant sur le plan du déficit mondial de protection des droits de la personne en situation de conflit que sur celui de la fragilité du socle civilisationnel d’humanisme et nous invite, au-delà des actions immédiates de solidarité envers la population ukrainienne, à un exercice bien plus ardu et, malheureusement, souvent escamoté lors de l’exégèse des conflits internationaux qui affligent notre monde : la recherche de la causalité du déclenchement de cette crise et des erreurs de parcours, souvent par omission, aux tragiques conséquences et, au-delà, la réflexion sur les prolongements et mutations géopolitiques afférentes au niveau de l’Europe.

       S’il est vrai qu’une réflexion sur la causalité géopolitique du conflit heurterait, en pleine guerre, la sensibilité de l’opinion publique internationale qui assiste impuissante au drame  du peuple ukrainien, il est, également, évident, à nos yeux, que, en l’état actuel de l’extraordinaire déploiement militaire russe en territoire ukrainien et du processus de  contrôle planifié et progressif des infrastructures du pays, le rétablissement de la situation ukrainienne antebellum, par un retrait de Moscou, ne répondrait nullement à la Realpolitik, du cru de Poutine, que  pratique la Russie face à l’Ukraine et à l’OTAN, tant ses motifs et finalités d’invasion débordent largement les objectifs seconds de l’opération (notamment, la prétendue priorité de dénazification du régime ukrainien ou, encore, la réelle volonté d’assurer aux régions russophones une autonomie territoriale) et renvoient à une autre priorité, jugée existentielle : empêcher que la force de frappe de l’OTAN, à prédominance américaine, s’installe aux portes de la Russie et  y déploie, en cas de besoin, des armes conventionnelles et nucléaires (d’où l’exigence russe d’une démilitarisation-dénucléarisation-neutralité). Cette volonté russe d’«endiguement » de l’OTAN s’était déjà manifestée, le verrons-nous par la suite, à la fin de la guerre froide et fut apaisée par des assurances occidentales jamais tenues (se référer, à propos de cette saga sur l’élargissement de l’OTAN vers l’Est européen et les positions afférentes du leadership américain depuis trois décennies, au fort commenté et largement acclamé livre de la professeure  Mary Elise Sarotte, de Johns Hopkings School et de Harvard University(CES), Not One Inch : America, Russia and the Making of Post-Cold War Stalemate (Yale University Press, 2021). 

      Quant à la dimension géopolitique du conflit, il importe, croyons-nous, de s’interroger, non sans étonnement de déception, sur le rôle stratégique second, soit de subsidiarité, que joue l’Union dans cette région, malgré ses liens commerciaux et économiques avec l’Ukraine, tissés depuis les années 1990, et une approche inachevée de stratégie géopolitique européenne qui demeure plutôt amalgamée à celle de l’OTAN. En effet, dès les premières tentatives  de rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN, les États-Unis, désireux toujours d’élargissements de l’aire de l’Alliance atlantique qui précéderaient, en règle générale, ceux de l’UE, pour y peser, en rétroaction, adéquatement, ont réussi à s’insérer dans ce dialogue Europe-Ukraine, le transformant en relation transatlantique d’ordre stratégique et en y jouant un rôle pivot d’influence directionnelle. Dans la foulée de cette logique, l’actuelle crise ukrainienne fut, tout naturellement, inscrite dans un dialogue bilatéral « au sommet » États-Unis – Russie, l ’UE n’intervenant que de façon incidente et « à chaud », s’appuyant, souvent, sur l’activisme diplomatique du président Macron, dont le pays assure la présidence semestrielle du Conseil de l’Union. Il en découle une perte de contrôle géopolitique européen du conflit, l’Union et ses pays membres s’arrimant au leadership directionnel des États-Unis dans l’OTAN, tant sur le plan de la posture diplomatique adoptée, du secours militaire et de l’aide de solidarité socio-économique prodiguée qu’au niveau des sanctions prises à l’égard de la Russie que l’Amérique souhaite croissantes (sanctions à étendre, notamment, au domaine de l’approvisionnement énergétique de l’Europe par la Russie). Force nous est ainsi d’avancer la constatation plus générale d’une absence de capacité de l’Union européenne de définir, dans l’après-guerre froide, les frontières et les fondements d’une sphère géopolitique européenne autonome, compatible avec le rêve intégratif d’un Vieux Continent, qui voudrait et devrait assumer la maîtrise de sa destinée internationale, surtout dans son aire géographique et civilisationnelle.

       Cette quasi-absence de rôle géopolitique clé de l’Europe, en tant que système intégratif de grande puissance (UE), notamment à ses frontières extérieures (carence constatée  lors du conflit ukrainien mais aussi face aux agissements expansionnistes de la Turquie du président Erdogan en Méditerranée orientale), et cette incapacité d’affirmation-protection d’une sphère géopolitique européenne autonome trouvent leur source explicative dans deux  orientations disruptives de l’Union : a) l’inexorable poursuite d’une fuite en avant, par un élargissement constant du noyau dur initial des CE/UE des années cinquante, sans égard à son évident sous-produit de dysfonctionnement systémique, celui du blocage du processus d’approfondissement de son appareil institutionnel-décisionnel ainsi que du passage à des  politiques réellement communes du domaine régalien (notamment, en politique de sécurité extérieure et de défense), appuyées sur un solide et homogène socle d’orientations internationales et de patrimoine commun de valeurs, à respecter à l’intérieur de l’Union et des pays membres et à défendre avec crédibilité dans sa sphère géopolitique (I); b)l’incapacité du leadership européen et des institutions établies d’échapper à l’insistant-persistant entrelacement géostratégique de l’Alliance (OTAN), sous l’emprise de la puissance américaine et de ses orientations géopolitiques, et d’atteindre, dans la foulée, l’impératif attribut de toute grande puissance, ici économique, de définir-protéger,  de façon  souveraine, sa sphère géopolitique et de se doter de l’incontournable volet de défense européenne, aujourd’hui en retard de plusieurs décennies et probablement impossible dans l’état de fragmentation des orientations géopolitiques et géostratégiques des Vingt-Sept et le contexte de déploiement international dithyrambique, mobilisateur et unanimiste du président Biden « America is back » (II). 

I.- Le grand élargissement de l’Union européenne, obstacle structurel et perceptuel pour la définition-protection d’une sphère géopolitique optimale et autonome de l’Europe

        L’adoption et la réussite d’une politique étrangère, de sécurité et de défense réellement commune de l’Union réside, en toute logique intégrative interne et de capacité de déploiement externe, dans la précondition d’une homogénéité juridico-politique, socioéconomique et culturelle de ses partenaires, de leurs valeurs sociétales et de leur vision du monde environnant. Logique fondamentale des systèmes intégratifs nationaux, à caractère fédéral, et supranationaux (du type de l’UE), cette exigence d’homogénéité renvoie aux impératifs de compatibilité, de cohérence, de mobilisation et de viabilité, tels qu’imposés et testés par l’environnement interne et international d’un système qui aspirerait à la maîtrise de sa sphère géopolitique et à son déploiement international autonome et crédible. Or, l’UE, avec son clivage socio-économique Nord-Sud, voire, en partie, Est-Ouest, asymétrique et hétérogène, a, dans la grande crise économique des années 2008 et suivantes, dans celle des flux migratoires de la précédente décennie et, in fine, dans celle de la lutte contre la pandémie du coronavirus, succombé au syndrome du dénominateur commun le plus bas (hélas, dominant dans le processus  de construction européenne), lors  la définition des politiques européennes afférentes, ainsi  prises dans le choc des intérêts nationaux et la cacophonie d’orientations nationales obsolescentes dans ce monde globalisé (penser aux dilemmes européens clivants : politique de rigueur macroéconomique ou politique de solidarité aux prestations généreuses; politique de quotas obligatoires d’accueil des migrants ou politique d’accueil volontaire, voire de forteresse nationale; politique européenne commune de la santé ou politiques nationales de contrôle des frontières et de mesures nationales de protection sanitaire; politique de voisinage de méfiance historico-politique ou de rapprochement de coopération et d’interdépendance de pacification). Pour ce qui est, plus spécifiquement, du domaine de la défense, le même syndrome a conduit, même après la fin de la guerre froide, à une conception européenne de stratégie géopolitique « éclatée », qui tente difficilement de  concilier l’atlantisme des uns, les plus nombreux, adeptes de l’enchevêtrement inextricable des intérêts américains et européens, avec les timides velléités des autres, contemplant une défense européenne autonome, compatible avec des coopérations ad hoc dans une Alliance atlantique « revisitée », soit  restreinte dans ses champs de compétence, limitée dans son aire d’action, égalitaire dans ses piliers nord-américain et européen.

      Cette ambivalence (vison européenne-vision euratlantique) structurelle et perceptuelle du leadership de l’UE et de ses États membres dans le domaine stratégico-militaire, le condamne, à l’échelle du Continent et de sa sphère géopolitique, à un rôle de subsidiarité : il  laisse à l’OTAN, sans cesse renforcée dans ses fonctions de couverture sécuritaire, élargie dans son aire d’action par l’admission de nouveaux membres et par une nouvelle tentation de rôle transcontinental (notamment vers l’Asie et la zone indo-pacifique), et confortée dans son leadership d’arbitrage-résolution des conflits et d’interventions par  l’influence directionnelle et de puissance de feu des États-Unis, le soin de promouvoir une stratégie géopolitique globale qui introduit l’Amérique à l’espace européen et, au-delà, de façon plus ponctuelle et sélective, aux zones conflictuelles du  Grand Moyen-Orient et de la région indo-pacifique (penser, entre autres, au réseau Quad  et alliance militaire AUKUS). 

        Dans cette lecture de la réalité de la géopolitique européenne, l’Ukraine, qui, depuis les années 1990, s’engagea  dans un long processus de participation à la famille européenne (UE), par des ententes de liens commerciaux et, plus largement,  économiques, qualifiées de voisinage, de partenariat et d’association, conserva toujours un regard attentif et d’intérêt prononcé, en matière de défense, vers les États-Unis et l’OTAN, regard avéré judicieux et concluant lorsque  l’Alliance, sous influence américaine, lors du sommet de l’OTAN à Bucarest, les 2- 4  avril 2008, a  voulu « se féliciter  des aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et de la Géorgie, qui souhaitent adhérer à l’Alliance… » et « décider que ces pays deviendraient membres de l’OTAN ». 

       Cette  décision, fréquemment réitérée depuis  dans les arcanes de l’Alliance et outre-Atlantique, loin d’être une « hypothèse d’école », deviendra le prélude d’un processus d’extension de l’aire de l’OTAN aux portes de la Russie, dans une expression de  Realpolitik des États-Unis, qui, par le biais de l’OTAN, devenaient, en terre européenne, un interlocuteur géopolitique « imposé » de la Russie, se mettaient en situation d’influence directionnelle d’éventuelles futures stratégies géopolitiques de l’UE, et, in fine, obtenait un tremplin de sécurisation du prolongement de cette géopolitique européenne, devenue euratlantique, vers l’Asie-Pacifique, région où l’Amérique repère déjà un deuxième ennemi systémique (après la Russie), la Chine. 

        Pour nous tourner, maintenant, sur cette même question géopolitique, vers les Européens, nous constatons que la France, surtout depuis  les années 1990, placée dans une optique gaullienne aux versions sans cesse diversifiées, insiste sur les paramètres d’une nouvelle réalité européenne de l’après-guerre froide, avec une Union soviétique démantelée et une Allemagne réunifiée, et encourage l’éclosion d’une certaine contemplation de désenclavement sécuritaire, certes partiel, de l’Europe par rapport à l’Alliance atlantique : on reprend, alors, à Paris, la thèse des deux piliers de l’OTAN et, également, le thème de l’autonomie européenne en matière de sécurité et de  défense, avec, aussi, comme incitatif, l’intention, déjà affichée depuis longtemps (du temps du président Mitterrand et même avant), d’explorer, comme mise de « premier capital militaire », la force nucléaire française de dissuasion élargie , combinée à une souhaitable  avancée du projet d’armée européenne d’intervention. De son côté, l’Allemagne, jadis d’un atlantisme inconditionnel, justifié, vu sa division, par l’incontournable présence des États-Unis et de l’OTAN sur son territoire et sur celui de l’Europe occidentale, se montre, depuis sa réunification, un peu plus amène, envisage une certaine dose d’interdépendance paneuropéenne, notamment sur le plan énergétique, ce qui la conduit, dans les faits, à une coopération avec la Russie, et affiche, également, une volonté plus marquée de partager certains aspects de l’approche française d’européanisation « étapiste » de la défense du Continent, avec un début d’armée européenne (les ambitions, bien que modestes, de la Boussole stratégique de l’Union, qui devrait se mettre en œuvre durant l’actuelle présidence française, doivent beaucoup au couple franco-allemand). Par ailleurs, la localisation de zones de « guerre » ou de conflits potentiellement explosifs dans la périphérie de l’Europe (notamment, en Syrie, en Libye et dans le triangle Grèce-Chypre-Turquie), avec, entre autres, un impact sur les flux migratoires, la sécurité en Méditerranée et l’approvisionnement énergétique, a aussi aiguillonné le leadership européen pour une réflexion sur les possibilités d’une action autonome et efficace, d’abord dans le domaine de la protection des frontières de l’Union et, au-delà, dans la voie d’une nouvelle stratégie de réponse militaire européenne aux menaces extérieures. Last but not least, les agissements américains de l’ère Trump, bousculant les alliés européens de l’OTAN, ainsi que l’impromptu désengagement américain de la Syrie et, surtout, le départ précipité de l’Afghanistan laissèrent craindre un plus vaste aggiornamento de la stratégie géopolitique des États-Unis vis-à-vis de l’Europe et un déplacement progressif accru du centre de gravité de leur action stratégico-militaire vers la région de l’Asie-Pacifique. 

      Et pourtant, cette prise de conscience du besoin de « revisiter » la question d’une plus grande capacité et autonomie du dispositif européen de défense, sans connaître une simple « mort au feuilleton » (vu la présentation, en novembre dernier, du rapport de Boussole stratégique et le discours politique d’un optimisme de circonstances du leadership national et européen en la matière), n’a pas pu percer le « plafond de verre » atlantiste  que forment  des pays de l’Est européen (la Pologne et les pays baltes en tête) pour déboucher sur une amorce de désenclavement « étapiste » de la défense européenne du cadre de l’OTAN. En effet, ces pays, ayant subi  des traumatismes historico-politiques dans leur existence nationale et territoriale, infligés par la Russie tsariste et, ensuite, par l’Union soviétique, continuent, avec certaines variations, à entretenir de sérieuses craintes vis-à-vis de la Russie de Poutine et n’y voient de validité  de cordon sanitaire de protection que dans la pérennité de l’OTAN, à élargir, notamment, vers l’Ukraine et à renforcer, selon certains pays limitrophes de la Russie, par une présence américaine accrue sur son flanc oriental, notamment en matière de transfert d’armement sophistiqué et létal, tactique et stratégique. Aussi, sur le terrain, ces pays demeurent-ils toujours profondément sceptiques à l’égard de toute approche d’européanisation de la défense du Continent, jugée largement insuffisante face à la puissance militaire russe et, également, facteur de risque de désengagement des États-Unis du dispositif de défense du Vieux Continent. 

       En somme, force nous est de penser, eu égard à cette télescopie des orientations d’une grande majorité de pays membres de l’Union, que, malgré les balbutiements et les quelques réalisations plutôt timides, le projet d’une défense européenne autonome et souveraine paraît être condamné à demeurer aux calendes grecques. Le résultat de la dystocie de l’Union européenne dans ce domaine serait le maintien de son enclavement dans l’OTAN, la privant d’un déploiement autonome au sein du concert des grandes puissances, déploiement pourtant impératif  pour la défense de ses intérêts, dans des cas, précisément, où ceux-ci divergeraient de ceux des États-Unis, ce  que l’homme rationnel ne saurait exclure dans ce monde  en mutation constante et, notamment, entre partenaires d’une appartenance géographique et géopolitique distincte. Pis encore, la nouvelle approche de l’ « Amérique de retour (« America is back »), transformant la Chine de concurrent économique en « ennemi systémique » et  la Russie en « ennemi pérenne », risque de réinstaurer un climat de guerre froide et des zones de friction conflictuelle « chaudes », en Europe et ailleurs, d’accélérer  la course aux armements et les ventes-transferts d’armes dans le monde, d’enfermer, de façon plus longue et plus dure, le peuple russe  (déjà malmené, durant la présidence de Boris Eltsine, par les Occidentaux) dans la « forteresse Russie », dirigée d’une « main de fer » par Poutine, sa  technocratie, ses oligarques et ses successeurs, éventuellement poussés par les sanctions européennes  dans les bras de la superpuissance chinoise, et, in fine,  de priver l’ensemble des populations européennes d’une perspective, tout au moins du moyen  terme,  de réelle coopération paneuropéenne, surtout dans les domaines des échanges commerciaux et socioéconomiques,  de l’énergie, des communications,  des réponses aux changements climatiques, de la promotion des affaires culturelles et scientifiques, du contrôle des armements et, in fine, de la sécurité paneuropéenne de pacification, tant attendue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.  

       En conclusion partielle, en ces temps de guerre et de graves pertes de vies humaines et de ressources infligées à l’Ukraine, cette réflexion sur une certaine responsabilité de notre monde euratlantique, qui s’est obstiné, du temps de Boris Eltsine, dans la précipitation et sans transparence, à favoriser le passage brutal à l’économie de marché, les  privatisations massives, la quête de ressources naturelles, nécessaires aux économies européennes, l’apparition d’oligarques et conduisit, dans la foulée, à la Russie « forteresse de Poutine », nous paraît nécessaire pour cerner les données fondamentales de ce conflit. C’est, d’ailleurs, à cette responsabilité occidentale que renvoyait, tout récemment, l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, en soulignant que « Le Poutine de 2022 est largement le résultat, tel un monstre à la Frankenstein, des errements, de la désinvolture et des erreurs occidentales depuis trente ans » (entrevue au Journal Le Figaro, parue le 24 février dernier).

II. La longévité-expansion de l’OTAN et sa tendance à vouloir contrôler l’évolution de la géopolitique européenne : un anachronisme historico-politique de dépendance 

      Une analyse, à la fois actuelle et prospective, de la longévité de l’OTAN depuis son élargissement vers l’Est européen, révèle les ambivalences clivantes des Européens dans leur engagement euratlantique, dont deux sont ici relevées, à titre d’illustration.

     a.- L’absence d’autonomie européenne dans les choix géopolitiques et géostratégiques  confiés, pour l’essentiel, à l’OTAN et aux bons soins des États-Unis, crée une sécurisation d’opportunisme de convenance des Européens,  car, elle épargne à l’Union et à ses États membres des débats délicats et fort clivants et lui  permet, notamment, certains accommodements circonstanciels visant à: tenir compte des réticences et craintes de bon nombre d’États membres, aux faibles moyens de déploiement militaire, de faire face, en cas de réel dispositif de défense commune, à un rôle hégémonique de pays membres aux attributs de puissance militaire (penser, par exemple, à la France, avec son arsenal nucléaire ou, encore, à l’Allemagne, capable, par sa puissance économique et technologique, de renforcer un potentiel militaire conséquent); éviter d’importantes dépenses financières additionnelles, s’ajoutant à celles, déjà élevées, consacrées à l’OTAN,  dépenses qui se feraient aux dépens du développement et de la croissance économique et au détriment des contribuables, davantage ainsi sollicités ;  ne pas heurter les pays de l’Est européen (surtout la Pologne et les pays Baltes)  qui se contentent du statu quo en défense (OTAN), y trouvant une offre militaire de protection, notamment américaine, qui leur paraît incontournable, nécessaire et suffisante, face à la superpuissance militaire de la Russie. Or, cette sécurisation d’opportunisme de convenance affecte considérablement la marche intégrative de l’Europe, la condamnant à un profil elliptique, tronqué de puissance, la privant ainsi d’importants moyens de protection de son déploiement économique global ainsi que de sa spécificité géopolitique et civilisationnelle.

       b.- La certitude (vu les expériences passées) de fortes pressions américaines, en cas de relations conflictuelles qui mettraient aux prises les États-Unis avec les deux autres superpuissances, la Chine et la Russie, exigeant  un alignement actif de solidarité, bilatéral et au sein de l’OTAN, sans contrepartie de participation européenne équilibrée à la définition et au contrôle commun des stratégies adoptées outre-Atlantique et mises en œuvre en Europe et dans diverses autres sphères géopolitiques, décourage toute velléité de l’Union pour  une stratégie européenne propre dans le traitement des questions de défense et, plus généralement, dans le déploiement international stratégique.

        À cet égard, la croisade lancée par le président Trump et poursuivie par le président Biden vis-à-vis de la Chine,  nouvel ennemi systémique, ainsi que le refus américain d’un engagement formel sur la non-participation de l’Ukraine à l’OTAN (engagement pourtant pris par les Américains lors de la réunification de l’Allemagne, de la fin du Pacte de Varsovie  et de la dissolution de l’Union soviétique—voir infra, 3°), prirent de court une Europe qui était, jusqu’alors, dans la voie de l’élargissement-approfondissement de la coopération  commerciale et  économique  avec la Chine  et de la coopération énergétique avec la Russie (penser, entre autres, à  l’Accord sur les investissements Chine-UE, dont la conclusion «de principe » a eu, finalement, lieu en décembre 2020, mais qui fut, par la suite, « gelé », ou, encore,  au processus d’approbation de la mise en marche du Gazoduc Nord Stream, « gelé », aujourd’hui, devant l’opposition américaine dans le contexte de la guerre en Ukraine) et débattait, par ailleurs, sous l’influence directionnelle du président Macron, de la question de l’autonomie de la défense européenne et de sa souveraineté géopolitique. 

      L’illustration de cette difficulté européenne d’autonomisation  géopolitique nous est donnée par la lecture que nous faisons, dans cette réflexion, du cas ukrainien. Car, contrairement à la récente affirmation, devant le Parlement européen, du Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, qui y voyait « l’acte de naissance de l’Europe géopolitique », notre analyse, ici étayée, démontre le   rôle réactif et d’alignement subsidiaire  de l’Union aux stratégies géopolitiques des États-Unis et conclut ainsi au maintien de l’enclavement géopolitique du Continent dans le cercle euratlantique, option, admettons-le, partagée par la grande  majorité des membres de l’Union.

       En effet, la politique européenne face à l’Ukraine, où l’Union, bien qu’engagée sur le plan politique et socio-économique, depuis fort longtemps, dans une approche de voisinage, de partenariat et d’association envers ce pays, n’a pas su, enclavée toujours dans la sphère euratlantique de l’après-guerre, voire de l’après-guerre froide – ce fut aussi le cas avec d’ autres pays de l’Est européen –, profiter de cette relation privilégiée de « low politics » (surtout de commerce et d’économie) pour « endiguer » les pressions américaines favorables à une feuille de route d’intégration prioritaire des pays de l’Est européen, l’Ukraine incluse, dans la famille atlantique, et ceci, souvent, avant une admission dans l’Union européenne. Aussi, les États-Unis sont-ils en mesure de déployer, depuis une trentaine d’années, une stratégie axée sur la pérennité et l’élargissement constant de l’OTAN, aujourd’hui à contre-courant  de la nouvelle réalité européenne, celle de la fin du rideau de fer, du  confinement géopolitique d’une Russie privée de sa sphère européenne de domination et dépendante de liens de coopération paneuropéenne (surtout  dans les domaines du commerce, de l’investissement et de l’énergie), de l’élargissement  l’UE vers les pays libérés du Centre et de l’Est européens.

       Force nous est, dès lors, d’admettre que cette stratégie américaine de prévalence de l’ordre atlantique dans la géopolitique européenne est, aujourd’hui, largement acceptée au sein de l’OTAN et, dirions-nous, de l’UE (si, certes, on exclut l’approche française -- suivie aussi de quelques velléités diffuses de réforme chez certains autres pays membres – en faveur d’une refondation de l’Alliance et d’une souveraineté européenne de la défense, illustrée  dans  la boutade de sensibilisation du président Macron, lorsqu’il  invoqua l’état de « mort cérébrale » de l’OTAN). Celle-ci, en effet,  se montre  attachée à une organisation (OTAN) pourtant immuable, qui,  née, à la suite de la  Seconde Guerre mondiale, pour défendre, face à l’URSS de Staline, une Europe ravagée et impuissante, ne tient nullement compte, dans sa philosophie, architecture et processus décisionnel (vu l’absence toujours d’équilibre de puissances et de bipolarité et la  position dominante et le rôle pivot des États-Unis), de l’ascension de l’Europe au  rang de grande puissance économique, avec un leadership d’institutions centrales (UE) qui aurait pu se prévaloir, dans une posture d’unité et  de vaste consensus, de la légitime aspiration à une européanisation progressive de la défense du Vieux Continent. 

        Dans ce narratif américain en matière de stratégie de défense, opérationnalisée par l’OTAN, l’Ukraine, deuxième pays d’Europe par sa superficie, donc d’une profondeur stratégique de territoire, demeure, depuis les années 1990, un candidat névralgique de participation à l’échiquier euratlantique, ainsi que le souligne le refus actuel de tout engagement formel des États-Unis, de l’OTAN et des autorités ukrainiennes de non-adhésion à l’Alliance, bien qu’officiellement et par écrit sollicité par Poutine. En effet, pareil élargissement vers l’Ukraine offrirait à la puissance américaine, par le biais de l’OTAN, des frontières géopolitiques communes avec la Russie, avec un risque stratégico-militaire de dimension existentielle pour l’ennemi systémique russe : Moscou, par exemple, serait, en cas de crise internationale dans la région, placée à peine à 1 000 kilomètres de l’éventuel déploiement, en territoire ukrainien, de bases (conventionnelles et, éventuellement, nucléaires) de l’OTAN, ce qui affaiblirait, voire neutraliserait la capacité opérationnelle de dissuasion de l’arsenal nucléaire russe, plaçant, alors, les deux grandes puissances dans une perspective d’équilibre de la terreur de proximité, fort périlleux pour la paix mondiale (en l’occurrence, la référence aux comportements stratégiques et diplomatiques des États-Unis et de l’URSS, lors de la crise des missiles de Cuba, prend, aujourd’hui, sa  pertinence).  

       Et pourtant, l’Amérique et les pays occidentaux, à l’aube de l’après-guerre froide, avaient tenté, à maintes reprises, d’apaiser, dans les années 1990, les craintes soviétiques et, ensuite, russes, d’un élargissement de l’OTAN vers l’Est : à preuve, les propos rassurants du secrétaire d'État américain de l'époque, James Baker, qui promettait à Mikhaïl Gorbatchev que « la juridiction militaire actuelle de l'Otan ne s'étendra pas d'un pouce vers l'Est »,propos repris, par la suite, par d’autres leaders européens. 

        In fine, face à cette tragique guerre en Ukraine, dont nous avons tenté d’analyser les données fondamentales de son insertion dans la sphère de la géopolitique européenne, une considération finale, d’un optimisme prospectif, car  tournée vers l’avenir de l’Europe et des pays qui la composent, s’impose à nos yeux, considération que, de façon prémonitoire, exprimions déjà dans les colonnes de ce site web (Fenêtre sur l’Europe), en 2014 : L’«Europe-puissance», de demain, comme «l'Europe-espace», d'aujourd'hui, dépendent d'une harmonie à la fois dans les relations transatlantiques et dans les rapports de bon et économiquement dynamique voisinage avec la Russie eurasiatique ; dans cette optique, une gestion visionnaire du problème ukrainien est impérative et devrait être tournée vers le long terme, celui de la construction d'une Europe fédérale, qui œuvrerait  pour la paix, la sécurité  et la prospérité, à la fois dans le bassin euratlantique, la «plaque tectonique de l'Eurasie» et le monde globalisé.

        C’est, d’ailleurs, cette orientation de dialogue permanent, pour la paix et la prospérité de l’Europe et de son environnement eurasiatique, qu’exprima, tout récemment, le président Macron, en affirmant que « notre responsabilité est de continuer à parler aux peuples russe et biélorusse, mais aussi aux dirigeants, et de toujours respecter la Russie comme pays, car il n'y a pas de paix durable si la Russie n'est pas prise dans une grande architecture de paix sur notre continent».

 

Panayotis Soldatos est professeur émérite de l’Université de Montréal et titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam à l’Université Jean Moulin – Lyon 3