par Panayotis Soldatos, le 5 juillet 2021

 

 « J'aime celui qui rêve l'impossible » (Johann Wolfgang von Goethe) 

 

      1° Le long parcours de l’idée européenne d’intégration du Vieux Continent puise ses sources dans un sentiment de destin commun aux fondements historico-culturels, voire plus largement civilisationnels que le paradigme institutionnel des Communautés européennes et de l’Union européenne n’a, malheureusement, pas su valoriser suffisamment, pour en faire le fondement de sa finalité d’unification, soit de la création d’une communauté politique de destin. Car, s’il est vrai que le pragmatisme de Jean Monnet, alimenté par l’affaissement des souverainetés dans le déferlement de la Seconde Guerre mondiale, a pu offrir à cette idée européenne une première ossature institutionnelle et un espace d’interactions économico-commerciales à objectif d’interdépendance de solidarité, les hésitations dans la sphère de l’identité culturelle et de l’intégration politique et, par contraste, le passage réussi à l’union économique (partielle, certes) et monétaire ont imprimé au processus intégratif une physionomie sociétale à prédominance utilitaire, soit de grand marché et ainsi retardé, voire négligé la promotion systémique d’une vraie communauté de valeurs, socle identitaire d’un patrimoine civilisationnel commun, qui, pourtant, traverse les âges, perdure et pointe vers l’impératif d’unification politique de l’Europe, finalité, aujourd’hui, hélas, nébuleuse, sinon oubliée.

       On comprendra, alors, pourquoi, dans l’Union européenne, ses États membres et ceux qui se précipitent à son portillon s’affichent, de façon prioritaire, soucieux de «dividendes» à effets matériels, tels que la compétitivité, la croissance économique et le pouvoir d’achat, certes essentiels, mais paraissent moins aptes à protéger-élargir-promouvoir en commun, au sein de l’Union et dans sa politique étrangère et de défense, avec vigueur, cohérence et continuité, les valeurs humanistes de l’héritage identitaire de l’Europe, érigées, pourtant, en règles «constitutionnelles » par les traités. Aussi, cette carence prive-t-elle l’Union d’une vraie politique étrangère et de défense de grande puissance, indépendante, cohérente et solidaire.

       Cette dissonance systémique que provoque l’atrophie du volet de politique étrangère et de défense de l’Union est, en bonne partie, le verrons-nous, attribuable au fort courant atlantiste, reliquat de la Seconde Guerre mondiale et toujours en vogue au sein des élites dirigeantes des pays membres de l’Union, courant qui réussit ainsi à accréditer la thèse de l’incontournable Alliance atlantique dans sa structuration initiale (OTAN), aujourd’hui légèrement modifiée, et à en faire le creuset d’orientations géopolitiques, géostratégiques et même géoéconomiques, sous l’égide directionnelle des États-Unis; s’y ajoutent les perceptions divergentes de l’intérêt national au niveau des Vingt-Sept et l’étonnante longévité d’une conception, pourtant obsolescente, de la notion de souveraineté dans ces champs régaliens, obstacles essentiels à une rationalisation intégrative du déploiement politico-stratégique de l’Union dans ce monde multipolaire de grandes puissances.

      2° Face à cette inertie européenne, nous assistons, aujourd’hui, à la reprise, par le président Joe Biden, du mot d’ordre et de mobilisation «l’Amérique est de retour / America is back» (déjà employé par les présidents Ronald Reagan, dans une mouvance géostratégique, et Barack Obama, sur un plan géoéconomique), qui contraste au «demi-tour» de son prédécesseur Donald Trump, plutôt rhétorique et erratique, et qui confirme et renouvelle la stratégie de l’OTAN, relayée en Europe par son Secrétaire général Jens Stoltenberg, défenseur d’une approche basée sur le rôle directionnel des États-Unis, le constant élargissement géographique de l’Alliance aux frontières de la Russie, l’activisme d’interventions en dehors du cadre euratlantique, notamment au Grand Moyen-Orient et au-delà dans la zone asiatique. Cette volonté d’utilisation de l’OTAN comme fer de lance transcontinental pour la défense-promotion prioritaire des intérêts géopolitiques, géostratégiques et géoéconomiques d’une Amérique dont la primauté en relations internationales se trouve sérieusement menacée, dans le nouveau monde multipolaire, est alimentée par deux donnes essentielles : la fulgurante ascension de la puissance multidimensionnelle de la Chine, récemment «reclassifiée » par les Américains et passant du statut de concurrent économique à celui de rival systémique, voire d’ennemi géopolitique; et, à plus long terme, l’appréhension de possibles tendances européennes (aujourd’hui simples velléités, limitées et minoritaires, se profilant, surtout, du côté de la France, puissance nucléaire à capacité de dissuasion et désireuse d’une émancipation du Continent en politique étrangère et de défense commune) à l’autonomisation géopolitique du bloc économique et monétaire de l’UE, à la faveur précisément de cette nouvelle multipolarité de puissances, susceptible d’inciter les Européens à des choix multiples et flexibles de coopérations internationales, sans alignement systématique sur les priorités géostratégiques et géoéconomiques des États-Unis et  au résultat d’une érosion progressive de la discipline hiérarchisée de l’Alliance atlantique et de sa logique de solidarité quasi automatique avec l’allié nord-américain (de telles appréhensions américaines de «découplage» européen sont d’autant plus justifiées que le Royaume-Uni, allié fidèle et pérenne des États-Unis, sur le plan des relations  bilatérales et au sein de l’OTAN, ne fait plus partie de l’UE pour pouvoir y assurer la permanence et la prévalence des orientations  atlantiques).

       I.- Regards croisés : l’OTAN entre l’obsolescence et l’incongruité géopolitique de son instrumentalisation au service d’une périlleuse stratégie de déploiement transcontinental 

       A.- Aspects d’obsolescence et logique de mutation : promouvoir et protéger la «souveraineté européenne »

       1° L’avènement de l’Alliance atlantique de l’après-guerre, institutionnalisée sur le plan politico-militaire par l’OTAN, répondait, à la lumière du clivage et rapport de forces Est-Ouest, à une incontournable rationalité dans un monde bipolaire en conflit idéologique et géostratégique : celle d’une défense euratlantique commune, sous le parapluie militaire des États-Unis, seule puissance capable, à l’époque, d’endiguer («containment») l’URSS. Car, même si la capacité optimale de zone hégémonique (celle créée par le Pacte de Varsovie) de l’Union soviétique ne lui permettait raisonnablement pas d’aller au-delà du schéma de partage à Yalta et du clivage géostratégique Est-Ouest finalisé par la suite, l’OTAN offrait au monde occidental européen, traumatisé par la dévastation de la Seconde guerre mondiale et le fulgurant déferlement-déploiement des troupes soviétiques au cœur de l’Europe et de l’Allemagne, un sentiment de sécurité et une réelle police d’assurance par son potentiel de dissuasion  face à la machine de guerre soviétique et  l’insaisissable personnalité de Staline, maniant la terreur à l’intérieur et la menace de recours à la force à l’extérieur, dans ce second cas plutôt à des fins davantage de consolidation-conservation-dissuasion («embrigader» ses alliés satellisés du Pacte de Varsovie et neutraliser toute velléité occidentale de changement du statu quo en Allemagne et dans la ville de Berlin, divisée-encerclée).  Dans ce paysage ouest-européen dévasté et à l’horizon géopolitique bloqué, l’énorme asymétrie de puissance au sein de l’OTAN et la de facto supériorité et influence directionnelle américaine paraissaient, alors, de l’ordre de l’acceptable, voire du souhaitable, en tant que contrepoids dissuasif de protection face à l’URRS.

       2° Cela dit, la fin de la guerre froide, avec la réunification de l’Allemagne et la dislocation de l’URSS et du Pacte de Varsovie, ainsi que l’ascension de l’Union européenne au rang de grande puissance (grand marché, politiques socio-économiques communes, monnaie unique) auraient pu, dirions-nous , convaincre le leadership européen de l’inévitable obsolescence de l’OTAN, à moins d’une réforme systémique de  bipolarisation équilibrée,  conditionnelle, certes, à une parallèle marche accélérée de vraie intégration européenne dans les domaines, dits régaliens, de la politique étrangère et de la défense. Or, il n’en fut rien : malgré le passage d’un Vieux Continent dévasté par la Seconde Guerre mondiale et secouru par la puissance protectrice et tutélaire des États-Unis à une Europe devenue grande puissance économique et monétaire, les Européens (à la principale exception de quelques tentatives françaises de décloisonnement-découplage) se résignent toujours à jouer les seconds violons au sein de l’Alliance, entretenant ainsi une incongruité, voire une anomalie géopolitique et une contorsion historique dans un monde des grandes puissances, appelées à manier simultanément le politique, l’économique et le militaire; aussi, compromettent-ils la défense autonome des intérêts géopolitiques et géoéconomiques de l’Union et, au-delà, son rendez-vous historique avec un destin civilisationnel d’intégration politique. Car, en effet, confiner l’Europe, géant économico-commercial, à un rôle second de «puissance civile» et d’appoint aux  stratégies américaines dans les affaires internationales, c’est la priver d’une influence directionnelle et féconde dans les interventions et arbitrages de conflits régionaux de son propre espace, de son voisinage et du système global, d’un rôle premier dans la protection de ses intérêts géopolitiques, géostratégiques et géoéconomiques à travers le monde, d’un impact déterminant dans l’évolution de l’économie mondiale et, plus généralement, du  système international global, sans cesse façonnés par les nouvelles puissances, grandes ou émergentes. 

       3° En somme, nous ne procédons à aucune contorsion de la logique et de la réalité des relations internationales contemporaines, lorsque nous affirmons que, au-delà d’une convergence de valeurs occidentales communes, il n’est nullement assuré, ni rationnel de postuler, dans la relation euratltantique, la convergence permanente des intérêts, priorités, stratégies et politiques des deux grands alliés, à moins qu’elle ne soit «imposée» par le plus fort des partenaires. 

       À preuve, quelques exemples de fraîche mémoire, qui illustrent une logique de divergences d’intérêts entre la partie européenne et celle américaine (surtout dans ledit «low politics» du commerce, de l’économie, de l’énergie, de l’environnement, des télécommunications, du transport, de la santé, de l’éducation, de la culture), divergences d’une rationalité de durée, qui portent à la fois sur leurs relations bilatérales et sur celles avec certains de leurs concurrents, devenus pour les États-Unis rivaux systémiques, voire ennemis géopolitiques (en l’occurrence, la Chine et la Russie). Il s’agit, en effet : des grands différends commerciaux entre l’UE et les États-Unis, souvent portés devant les organes de règlement et d’appel de l’OMC; des périodiques représailles tarifaires et non-tarifaires déployées dans la relation commerciale des deux partenaires et alliés; des habituelles sanctions unilatérales américaines (notamment, restrictions-interdictions bancaires et financières, amendes, fusions forcées d’entreprises, longs parcours judiciaires devant la Justice américaine), arborées comme menace dissuasive ou déjà réellement imposées, en vertu de l’étrange extraterritorialité du droit américain, à des personnes physiques et entreprises européennes qui voudraient coopérer avec des pays en «guerre commerciale» ou autre situation conflictuelle avec les États-Unis (penser, par l’exemple, aux entreprises européennes voulant coopérer avec l’Iran, la Russie, la Chine et se trouvant, de la sorte, en violation de sanctions américaines contre ces pays, avant même que l’Union européenne n’ait eu à établir, renouveler, maintenir des sanctions similaires); de la forte et systématique opposition de la présidence et / ou du Congrès à des accords européens de coopération avec ces rivaux systémiques (penser, notamment : aux fortes pressions américaines pour empêcher l’Accord sur les investissements Chine-UE, dont la conclusion «de principe » a eu, finalement, lieu en décembre 2020, mais fut, depuis, « gelée »; ou, encore  au «veto» américain contre l’achèvement du Gazoduc Nord Stream 2, récemment levé); des pressions américaines, bilatérales ou par l’intermédiaire de l’Union  européenne, sur plusieurs pays membres, qui coopèrent, dans plusieurs secteurs d’activité d’intérêt commun, avec la Chine et la Russie (mentionnons, ici, l’Allemagne, la Croatie, la France, la Grèce, la Hongrie, certains pays des Balkans occidentaux, candidats à ou en négociation pour l’adhésion à l’Union, sans, certes, oublier la Turquie, en négociations d’admission «gelées» et, de surcroît, important  allié stratégique au sein de l’OTAN, mais, aujourd’hui, aux liens de coopération régionale stratégique avec Moscou, entre autres dans le domaine de l’armement, avec, notamment, l’achat de matériel militaire russe dont le système de missiles S-400). 

        B.- Le retour de l’Amérique au multilatéralisme de l’OTAN, en marche vers l’Asie-Pacifique et sans réelle réforme de refondation et d’équilibrage euratlantique

        La récente offensive diplomatique américaine («l’Amérique est de retour») interpelle et bouscule  les Européens en matière  d’orientation future de leur politique étrangère et de défense : amorcée par le président Biden sur les terres européennes(lors des  Sommets du G7 et de l’OTAN, de juin, ainsi que des rencontres avec le leadership de l’Union européenne et de ses États membres),  propose aux alliés une nouvelle version de stratégie, sorte de «prêt-à-porter » conçu aux États-Unis, soit une Alliance toujours unipolaire qui n’aurait d’euratlantique que l’origine géographique de ses membres, son rayon d’action s’étendant, de plus en plus, au Continent asiatique (déjà les interventions dans les conflits du Grand Moyen-Orient avaient ouvert cette voie vers l’Asie), avec une pointe indo-pacifique aux portes de la Chine. 

       Que faire, alors, devant ces sursauts et «retours» récurrents de la politique américaine en Europe, pour un déploiement du parapluie de l’OTAN, initialement euratlantique, au-dessus et au-delà du Vieux Continent, selon des priorités d’affrontement avec les grands rivaux systémiques des États-Unis (Chine, Russie) unilatéralement définies dans la sphère outre-Atlantique et, par la suite, imposées d’urgence aux Européens, qui se trouvent ainsi, de nouveau, démunis de feuille de route autonome en relations géopolitiques, géoéconomiques, géostratégiques? Comme nous le verrons dans la prochaine rubrique de notre réflexion, le choix est entre le maintien du statu quo organisationnel et décisionnel d’alignement de l’OTAN, d’une part, la refondation de bipolarisation d’une Alliance devenant transcontinentale (vu sa «mondialisation») et suggérant, de ce fait, l’autonomie de consentement collectif d’un pilier européen à concevoir, d’autre part.

       II.- L’impératif de refondation de l’OTAN, condition sine qua non d’une participation autonome et équilibrée de l’Europe

        A.- La logique de refondation de l’OTAN sur une base bipolaire, avec deux piliers autonomes et en cohabitation de collaboration de subsidiarité 

       1° Ayant déjà précisé la rationalité d’un déploiement international autonome de l’Union, grande puissance économique, il convient, dans la foulée, de se pencher sur sa compatibilité avec une participation, parallèle et de subsidiarité, à l’OTAN ainsi que sur le schéma de sa mise en œuvre, compte tenu, notamment, des tentatives échouées du passé et des écueils évidents du présent.  

        Car, en effet, le long parcours de projets, tentatives et paradigmes de mise en œuvre  d’une vraie défense européenne est jalonné d’échecs ou de résultats fort mitigés, eu égard à la finalité d’autonomie recherchée (notamment : CED, UEO; approche des deux piliers lancée par le président Kennedy; identité européenne de sécurité et de défense; partenariat UE-OTAN et byzantinisme conceptuel afférent sur la question de l’utilisation par les Européens  de  moyens de l’OTAN «séparables mais non séparés»; embryonnaire schéma du traité sur l’Union européenne en matière de politique étrangère, de sécurité et de défense; erratiques coopérations renforcées au sein de l’UE dans le domaine de la défense). L’explication d’un tel parcours sinueux et accidenté est multidimensionnelle, aux éléments constitutifs principaux qui suivent : l’étonnante viabilité de l’OTAN, sous leadership américain, entretenant la longue dépendance stratégico-militaire  des Européens;  la faible volonté, voire, dans bien des cas, le refus des populations et des dirigeants européens d’accepter les coûts financiers et les sacrifices d’engagements d’une défense autonome; les retards accumulés des Européens dans le domaine de la coopération industrielle et technologique, entre autres, d’armement, et les réticences à y greffer une préférence européenne d’achats (achats souvent faits aux États-Unis); l’atlantisme de plusieurs membres de l’Union, notamment de ceux aux frontières communes ou de proximité avec la Russie, qui les pousse dans le giron américain, d’une crédibilité de couverture défensive paraissant supérieure à toute formule prévisible, sur le court et moyen terme, d’européanisation de la défense du Continent; le haut degré d’hétérogénéité systémique de l’Union, aujourd’hui indûment élargie (notamment : large éventail hétéroclite de forces politiques; phénomènes d’extrémisme et de populisme;  asymétries socio-économiques, démographiques et militaires; positions de voisinage différencié avec la Russie).

        Et pourtant, malgré ce parcours peu concluant d’efforts d’intégration dans la sphère de la politique étrangère et de la défense, le devenir du système international de grandes puissances et la volonté américaine de conserver son rôle directionnel au sein de l’OTAN rendent, à notre avis, impérative la recherche de nouveaux cadres, schémas et mécanismes institutionnels-décisionnels d’alliance au sein du monde occidental, couplée d’un nouveau processus de réelle européanisation de la défense au sein de l’Union. Dans cette optique, la logique de notre approche d’une Alliance atlantique à deux piliers ne nous paraît  pas hypothéquée par  son faible degré de faisabilité sur le court et le moyen terme, mais demeure pertinente en tant que socle d’une déontologie de praxis du long terme, considérant que, dans certaines circonstances historiques particulières, l’humain, faisant preuve de vision, d’inventivité et de détermination peut façonner une nouvelle réalité: à  cet égard, le succès du paradigme de Jean Monnet pour la mise en commun réussie d’une importante gamme de droits souverains dans les Communautés européennes de l’après-guerre soutiendrait l’essai d’un tel avancement vers l’Europe de la défense.      

       2° Dans cette approche de refondation de l’Alliance selon le modèle des deux piliers, le préalable d’une européanisation de la défense au sein de l’Union est évident, pour pouvoir y fonder le pilier européen de l’OTAN, condition sine qua non de sa mutation de bipolarité équilibrée.

       En effet, l’Union aurait à s’inscrire dans un long processus intégratif, étapiste dans sa progression mais urgent dans son démarrage, qui comporterait pour l’essentiel : une révision des traités (TUE et TFUE) définissant, élaborant et mettant en œuvre l’institutionnalisation, les orientations, les priorités, les politiques et les actions d’une défense européenne commune; une « division du travail » entre les membres de ce pilier de défense de l’Union, selon leurs capacités économiques (financières, industrielles), technologiques, démographiques et militaires (un «opting out» de ce schéma demeurant possible pour certains membres de l’Union qui ne sont pas membres de l’OTAN et qui souhaiteraient conserver un profil variable de neutralité, à l’instar de l’approche des clauses dérogatoires déjà connues des traites de l’Union); le cadre budgétaire pluriannuel; l’harmonisation progressive de ce processus intra-européen de pilier avec celui du processus de refondation de bipolarisation de l’OTAN, notamment  pour ce qui est de la constitution de son second pilier, essentiellement nord-américain (Canada et États-Unis), mais devant aussi «héberger», dans une transition, des pays européens de l’OTAN en processus ou en attente, proche ou éloignée, d’admission dans l’Union  et, de façon plus permanente, les membres européens de l’OTAN qui refusent d’y adhérer ou s’en sont retirés (le cas du Royaume-Uni). Force nous est d’admettre ici que, dans le cadre de cette refondation de l’Alliance en deux piliers, la  configuration-agrégation du second pilier, de par sa composition géographiquement mixte, voire hétéroclite et sa grande asymétrie de gabarit de membres (le États-Unis y occupant une position  dominante), serait une tâche complexe et chargée d’incertitudes au niveau du positionnement des pays concernés.

          B.- La valeur ajoutée d’une refondation de bipolarisation équilibrée de l’OTAN

          1° À la lumière de nos développements, notre analyse abonde dans le sens d’une cohabitation euratlantique de coopération égalitaire, à saveur pragmatique, car à l’enseigne d’un principe de subsidiarité, dans le respect des priorités et intérêts différenciés des deux parties et en harmonie avec la finalité européenne de «plus d’Europe». 

          Dans pareille optique de réforme, l’OTAN agirait par consensus de ses deux piliers et à titre subsidiaire, supplétif, dans des cas où l’aire d’intervention déborderait l’espace  géopolitique et géostratégique de la zone euratlantique et/ou les objectifs de l'action envisagée ne pourraient pas être atteints de manière suffisante  par chacun des  deux piliers agissant seul, eu égard aux enjeux en présence, aux moyens de déploiement requis et à l’impact plus global sur le système international (penser, entre autres, à des conflits majeurs menaçant la sécurité euratlantique, se situant en dehors du cadre dudit Atlantique Nord, par exemple au Grand-Moyen-Orient, en Asie-Pacifique, en Afrique, et mettant les membres de l’Alliance aux prises avec des puissances à grande capacité militaire comme la Chine et la Russie). En revanche, dans la sphère européenne, l’Union, grande puissance économique, devrait avoir le premier rôle et se doter des moyens de sa propre politique étrangère et de défense commune, garantissant ainsi son autonomie d’action, sans dépendre toujours de l’allié américain, dont les orientations-priorités-politiques dans ces domaines régaliens pourraient, dans l’avenir et selon le cas, ne pas être conformes aux intérêts européens pour une couverture géostratégique d’action commune de l’Alliance.

          2° Dans cette conception prospective et sans états d’âme nécessairement d’optimisme euphorique sur les chances de réussite d’une telle refondation de bipolarité égalitaire de l’OTAN, il conviendrait de tenter, dès à présent, de véhiculer vers les décideurs, nationaux et européens, cette quête de politique étrangère et de défense autonome, tournée, simultanément, vers la refondation de l’OTAN. Parallèlement, et en termes d’approche du court et du moyen terme, plutôt que de transformer, à l’instar des États-Unis, les  concurrents économiques en rivaux systémiques, voire en grands ennemis géopolitiques (surtout que, dans le cas de la Chine, pendant longtemps -- et encore aujourd’hui--, les investissements étrangers et les délocalisations de firmes transnationales américaines ont, en même temps que celles européennes, favorisé l’éclosion et la fulgurante ascension de la grande puissance économique chinoise), les Européens pourraient continuer à œuvrer, avec patience et constance, et dans un climat apaisé, pour la libéralisation croissante du  commerce international et le respect de la concurrence loyale et, simultanément, agir, au chapitre de la  défense des valeurs sociétales et des droits de la personne, par le biais  du dialogue bilatéral  et des institutions internationales, aussi déficitaires soient-elles. Car, la récente offensive américaine, qui cherche à entraîner dans son sillage l’Europe, en vue de la protection de son statut de primauté dans le système international, comporte des  amalgames du géoéconomique et du géostratégique et annonce des bras de fer idéologiques aux effets de guerre froide, susceptibles d’ouvrir  la boîte de Pandore des déstabilisations sociétales internes (chez les dirigeants rivaux sanctionnés, qui prennent, à leur tour, en otages leur propres populations ou se trouvent, également, acculés à la «coalition des ostracisés », du type du rapprochement réactif Russie-Chine) et externes (ici dans la zone indo-pacifique).

        Que l’on accepte, alors, la concurrence-coopération économique, dans une multipolarité mondiale, comme une promesse de désenclavement et d’ouverture, certes  sur le long terme, des sociétés au pluralisme du développement économique, dans une évolution humaniste, bien que longue et sinueuse, qui préfère la compétition géoéconomique au conflit géostratégique. Et que l’Europe, se mettant dans la voie de l’autonomie en politique  étrangère et défense commune, s’attèle à cette entreprise de paix et de développement, consciente des impératifs de son propre destin, et  poursuive ainsi le dialogue tant avec la Russie, sur des possible convergences d’intérêt  paneuropéen, qu’avec la Chine, grande puissance  de ce nouveau monde multipolaire. Car, dans les deux cas, les sujets cruciaux de la libéralisation continue du commerce international et de l’investissement, de la sécurité nucléaire et du désarmement, de la cybersécurité, du terrorisme, du crime organisé, de l’énergie, de la santé, de l’environnement et des changements climatiques, de la coopération  dans l'Arctique et dans l’espace  exigent, avant tout, un consensus des grands puissances et déconseillent, de toute évidence, l’exclusion des rivaux systémiques de l’Occident, déjà mentionnés (à cet égard, on ne peut que regretter l’absence de consensus au sein du récent Conseil européen des 24-25 juin 202,  sur la proposition de l’Allemagne et de la France de tenir un sommet de dialogue avec la Russie, à l’instar de celui entre Biden et Poutine). 

     In fine, et en épilogue de notre réflexion sur la recherche de relations internationales apaisées, cette offensive américaine, tout récemment relayée vers l’Europe lors de la visite du prédisent Biden, nous paraît chargée d’incertitudes et de risques en proportion que l’Europe, malgré l’enthousiasme initial de la plupart de ses dirigeants, aurait à réévaluer. Car, comme le souligne un article du journal Les Échos(FR), du 15 juin dernier, dans un langage catégorique, mais, néanmoins, révélateur, dans son essence, des dangers d’un alignement inconditionnel de l’Union européenne sur les objectifs  de la récente offensive américaine contre ses rivaux systémiques (Chine, Russie), «l'Europe n'a pas à payer le prix de cette nouvelle guerre froide entre Washington et Pékin. Sa dépendance commerciale et énergétique, à l'égard de la Chine comme de Moscou, est trop importante pour céder aveuglément aux intérêts américains. Elle peut d'autant moins se le permettre que Pékin est devenu son premier partenaire commercial l'an dernier, devant Washington, et qu'il est indispensable dans la lutte contre le changement climatique. Par l'importance de son marché -- 450 millions d'habitants --, l'UE a le pouvoir d'imposer un rapport de force plus équilibré à la Chine. La mission est suffisamment difficile pour refuser ce nouveau mur que Washington veut bâtir entre nous et Pékin» (cité in www.eurotopics.net).

 

Panayotis Soldatos est professeur émérite de l’Université de Montréal et titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam à l’Université Jean Moulin – Lyon 3