Panayotis Soldatos, le 26 mai 2020

 

 «Je le souhaite plutôt que je ne l'espère» (Utopia, Thomas More)

 

 I.- L’introuvable conditionnalité de catharsis dans le contexte actuel de l’intégration européenne         

      La communauté des sciences humaines et sociales s’interroge déjà sur la configuration du paysage sociétal de l’après-COVID, comme elle l’a toujours fait à l’horizon des grands fléaux qui ont affligé l’humanité : des études comparatives d’ordre historico-social et des approches prospectives de transformations systémiques s’amorcent, alors,  aujourd’hui, dans le but de circonscrire les mutations à l’œuvre et les paradigmes de renouveau à promouvoir, allant des changements quantitatifs aux sauts qualitatifs, dont la catharsis serait l’expression suprême de restructuration sociétale, toujours dans le sens d’un assainissement comportemental, individuel et collectif, d’un aggiornamento systémique, d’une réévaluation-restructuration de la pyramide de valeurs du corps social. Aussi, dans le cas de l’Union européenne, submergée par la vague dévastatrice du coronavirus, s’agirait-il d’appréhender un vaste dessein de refondation sociétale, du temps long, libéré de l’omniprésence de l’actuel déterminisme économique qui compromet l’épanouissement de l’humain dans ses  autres besoins-aspirations de vie collective (notamment: santé, éducation, culture, environnement, droits fondamentaux, libertés réelles) et valorisant les vertus de la connaissance humaniste, de la réappropriation citoyenne du bien commun, de l’eudémonie de valeurs dans la Cité. À cet égard, le Vieux Continent, a connu, dans son parcours historico-politique, un grand nombre de processus de catharsis sociétale, le dernier en date, pertinent ici, par ses similitudes et différences, étant celui de l’après-guerre, avec l’effondrement d’un nationalisme totalitaire et expansionniste et la quête de refondation sociétale dans une Nouvelle Europe, de souverainetés partagées, d’interdépendance, de solidarité, de justice sociale, de prospérité, de liberté, de sécurité, de paix, d’épanouissement civilisationnel que les pères de l’Europe appelaient de leurs vœux et que Jean Monnet a su traduire dans un nouveau paradigme d’intégration européenne, édifié sur les ruines d’un passé à ne plus revivre.  

     Dans la praxis  des transformations sociétales, lors des grandes crises de l’humanité, l’amorce et l’heureuse conclusion de processus de catharsis sont soumises à une complexe conditionnalité que nous ramenons, ici, dans une schématisation éclectique, à trois conditions majeures de déclenchement: la grande vélocité, profondeur et ampleur des dégâts d’une crise systémique et sociétale; la capacité d’identification-évacuation d’idées, orientations et pratiques dominantes en amont de la crise et avérées génératrices de vulnérabilités et de dévastations; la ferme volonté de l’humain et la faculté de la société dans son ensemble (gouvernants et gouvernés) de prendre l’exacte mesure de la première condition (la gravité de la crise), de s’ériger à un niveau supérieur de réflexion, de clairvoyance et de logos (terme comportant, ici, le trinôme «connaissance-rationalité-vérité»), se libérant ainsi de conceptions obsolètes ou obsolescentes et, dans un élan d’anticipation créatrice, de pouvoir circonscrire et développer un schéma sociétal diagnostique (la pathologie de la crise) et thérapeutique de dépassement (la refondation sociétale  d’assainissement). 

      Cela dit, et par contraste au sursaut qualitatif d’un processus européen de catharsis dans l’après-guerre (certes elliptique et, aujourd’hui, en voie de mutation de régression, entre autres par l’affaiblissement des institutions (nationales et européennes) et les phénomènes d’incompatibilité politique croissante des dirigeants et d’hétérogénéité socioéconomique des économies nationales), l’Europe de l’après-pandémie (comme, du reste, celle de l’après-crise socioéconomique des années 2008 et suivantes), ne paraît pas receler les conditions nécessaires et suffisantes pour une catharsis et l’avènement d’un nouveau modèle de société européenne. Bien au contraire, elle s’oriente, le verrons-nous, par la suite, vers des politiques et actions  à l’enseigne de la continuité : son système de valeurs ainsi que les attitudes et  comportements afférents sont façonnés par le monde de la finance, «découplé» de l’économie réelle et au déficit de responsabilité sociale; la dominance de la rationalité économico-financière et de l’emballement technologique demeure, peu encore tempérée par les courants de mouvance écologique et humaniste; la prépondérance croissante de l’économie matérielle se consolide et prime sur les autres manifestations-réalités de la vie sociétale, avec, également,  la «marchandisation» des biens immatériels (santé, savoir, culture etc.); les stratégies économiques et les performances technologiques de grands groupes mondialisés en quête de compétitivité et de dominance accrues dans un monde globalisé, pénètrent, façonnent et dominent le national et le local, voire le supranational européen. 

     À preuve de cette ambiance sociétale d’horizon bloqué et d’éloignement d’une ambition de catharsis, nous avançons les considérants qui suivent.

      a) Dans une évolution sociétale placée aux antipodes de la catharsis, même au tournant d’un premier déconfinement dans cette pandémie qui guette toujours, le curseur de l’Union pointe non pas vers une feuille de route qualitative qui impose des réformes socioéconomiques d’ordre structurel et ordonnées à une nouvelle hiérarchie de priorités sociétales (santé, éducation, culture, environnement, sécurité, justice sociale etc.), dans un plan rigoureux d’objectifs, de calendrier et d’étapes, mais, plutôt, sous le pression d’États membres, vers une manne financière d’un mix «subventions-prêts», sans grande conditionnalité et  au risque de conduire à la dette perpétuelle (plan adopté par le Conseil européen le 23 avril 2020, rendant disponible un montant d’intervention de 540 milliards d’euros; plan de relance envisagé dans une proposition franco-allemande de 500 milliards d’euros; décision de la BCE de mobiliser, dans le contexte de la pandémie, 750 milliards euros de rachat de dettes, pouvant, si nécessaire, s’ajuster à la hausse (vers 1 000 milliards d’euros); aides disponibles au niveau d’un cadre financier pluriannuel (2021-2027) de l’Union, probablement à la hausse).

      b) Le rôle directionnel des Géants du numérique (les GAFAM et al.), qui s’en sortent bien de la crise (certains en profitent même, par le virage accéléré, durant la pandémie, vers les services du web et, plus généralement, du numérique), les rend maîtres d’un déploiement d’expansion dominante. 

      c) La mondialisation, malgré les discours inspirants d’esprits critiques et stimulants, qui prônent ou, plutôt, espèrent, son «resserrement», voire sa révision de modèle, est ici pour rester, comme en témoigne l’actuelle discrétion des transnationales (y compris celles que l’on honore souvent de l’appellation «champions nationaux»), dont la stratégie socioéconomique (dumping fiscal, social et environnemental; rapprochement de grands marchés, comme de celui de la Chine) ne paraît pas remise en question dans la foulée de la pandémie, pour un rapatriement «patriotique» significatif (même aux États-Unis, les appels constants, même antérieurs à la pandémie, du président Trump pour un tel rapatriement, en désertant, notamment, la Chine, sont restés sans suites probantes). 

      d) Les élites dirigeantes des pays membres, déjà fragilisées par les vagues de la mondialisation économique et, de surcroît, aujourd’hui, par le déferlement mondialisé et virulent du coronavirus, ne pourront renverser la vapeur sur ces deux fronts, et se résigneront à «surfer» sur leur système national et, en partie, sur celui de l’Union-providence, les uns euro-enthousiastes d’un type velléitaire, réclamant «plus d’Europe», les autres populistes et europhobes, jouant sur la corde sensible de la souveraineté nationale et du chantage d’une éventuelle sortie de l’euro, feignant d’ignorer l’impact de domination de la globalisation et les fortes pressions concurrentielles des grandes puissances (en particulier, de la Chine et des États-Unis).

      e) Le citoyen, pris déjà dans une mouvance de désengagement politique, qui laisse, souvent, l’espace public aux extrêmes mobilisés, et concassé dans le moulin de la surconsommation, génératrice de besoins sans cesse renouvelés et imposés par  cette culture de société de «marchandisation-consommation», définit, progressivement et de façon prédominante, sa qualité  de vie à l’aune de son  pouvoir d’achat et au goût de sa grille de loisirs, plutôt que par la quête de fonctions sociétales à revaloriser, car contributrices au bien commun (penser à l’actuelle priorisation, par les dirigeants et le public – à l’heure du déconfinement et malgré l’affligeante poursuite de pertes de vies dans la pandémie –, d’activités de «tourisme-transport-loisirs-sports», tant sur le plan de l’ouverture précipitée des frontières nationales que sur celui des aides d’État, directes (compagnies aériennes, industrie automobile) ou d’ordre fiscal (baisse de la TVA dans certains secteurs de services). 

II.– Le rêve de catharsis sociétale en attente d’une nouvelle réalité

      Nos réflexions de première partie se sont attelées à l’esquisse des paramètres de la  souhaitable amorce d’un processus européen de catharsis dans l’après-pandémie, en vue d’une réorientation-refondation du système de l’Union, tout en admettant, toutefois, l’absence de conditions perceptuelles et situationnelles suffisantes pour la réalisation réussie d’une telle transformation sociétale; aussi, serait-il pertinent que le lecteur s’interroge sur l’opportunité de contempler, par notre essai d’analyse, un scénario de catharsis en Europe, compte tenu de l’absence d’une masse critique de dirigeants et de populations favorables à un tel processus, les deux craignant déjà l’échec d’une démarche de révision constitutionnelle et, surtout, réalisant, a fortiori, la fragilité de l’équilibre intereuropéen et le dissensus de fond sur le corpus de valeurs socioéconomiques à promouvoir par un tel projet. Notre réponse consisterait à affirmer que la portée déontologique et l’impact sociologique d’une mouvance de catharsis, même «découplée» de toute perspective de réalisation dans le court et le moyen terme, comporte l’opportunité didactique d’une mise en relief des dimensions déficitaires (de valeurs, de structures et d’institutions) du paradigme européen, dans sa trajectoire incertaine et sa finalité oubliée, et d’un essai de réflexion sur cette utopie de catharsis, pour dégager des lignes d’orientations futures, des raisons de persévérance, des perspectives d’espoir.  

     En effet,  nous pensons  que cette crise de pandémie, qui a déjà débordé le domaine de la santé pour pénétrer un vaste tissu sociétal (sécurité, emploi, entreprenariat, niveau de vie, éducation, culture, besoins essentiels de vastes pans de la société etc.), serait une singulière, bien que douloureuse, occasion de revoir la philosophie et la finalité du modèle socioéconomique européen de développement et de croissance, sa structuration institutionnelle-décisionnelle, son cadre et priorités de valeurs, ses objectifs sociétaux, ses phases ultérieures et sa vitesse de progression, selon quelques paramètres d’orientation prioritaire que nous évoquerons, dans la suite, tout en confessant notre pessimisme quant à la possibilité de voir les dirigeants saisir le temps juste de la catharsis. 

      Qu’il nous soit, dès lors, permis d’explorer, ici, à grands traits, un horizon de priorités d’aggiornamento de l’Union (en l’absence de catharsis), de l’Union, en pointant vers quelques défis intégratifs à relever.

      - Faute de pouvoir nous attaquer, tout au moins au stade actuel de l’intégration européenne, à la haute muraille de la mondialisation, pourrions-nous réaliser déjà l’ambition, devenue un monotone refrain à consommation politique, de «plus d’Europe», dans le sens d’une Union de la santé, de l’éducation, de la culture, de la politique étrangère aux valeurs  communes et à ossature forte de gouvernance? Les dirigeants velléitaires ne manqueraient pas à l’appel, mais les leaders visionnaires et de praxis se feraient rares.

      - Pourrions-nous mettre l’homme au centre du projet européen, lui restituer la qualité de citoyen actif et responsable, aux fonctions sociétales permanentes, logé au Prytanée du bien public, plutôt que «confiné» au statut de client-consommateur, condamné au sort d’un Sisyphe épuisé dans sa quête erratique et perpétuelle de nouveaux produits que la technologie et son fidèle compagnon, le marketing, lui renverraient sans cesse? 

      -  Réussirions-nous à admettre l’évidence empirique (vu le contexte de la mondialisation et la constellation de grandes puissances), selon laquelle aucune société européenne de la taille des États-nations du Vieux Continent ne pourra prospérer dans ses valeurs et héritage civilisationnel, ni dans sa fonction de zone socioéconomique de développement sociétal, sans la création d’un vrai centre de pouvoir politique européen, avec un exécutif indépendant et fort, une zone euro sans déficit démocratique, une plus grande autonomie budgétaire, par rapport aux États membres, avec un niveau de ressources à la hauteur des besoins et des défis de notre ère? Le fait que la chancelière Angela Merkel ait voulu, tout récemment, faire sienne une ancienne (déjà antérieure à l’introduction de l’euro) affirmation de Jacques Delors «il faut une union politique, une union monétaire ne suffira pas», introduit une petite note d’optimisme sur ce chapitre de l’union politique à réaliser.      

      - In fine, saurions-nous rendre hommage pérenne à l’hécatombe des victimes de la pandémie par une contribution sociétale nous rapprochant de certaines phases de catharsis de refondation européenne ou croirions-nous que «la peste et repartir que le cœur des hommes en soit changé» (Albert Camus, La Peste) ?  

    Les réflexions qui précèdent  ne sont pas mises en mode de réponse mais en état de souhait d’évolution, à l’enseigne d’une finalité à espérer.

 

Panayotis Soldatos est professeur émérite de l’Université de Montréal et titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam à l’Université Jean Moulin – Lyon 3