Bruno Vever, le 12 février 2019

Alors que la crise des gilets jaunes met aujourd’hui l’accent sur la réinvention des « cahiers de doléances » et l’ouverture d’un « grand débat national » sur presque tout, on a bien peu parlé des enseignements d’un autre grand débat, qui constitue pourtant l’autre face d’une même médaille : celui des « consultations citoyennes sur l’Europe » engagées l’an passé à l’initiative d’Emmanuel Macron.

Ce débat aura pourtant mobilisé tout au long de 2018, de son démarrage le 17 avril à Epinal animé par son initiateur jusqu’au 30 octobre à Paris au siège du Conseil économique, social et environnemental, plus d’un millier de réunions dans toute la France, labellisées par le ministère de l’Europe mais librement organisées, avec beaucoup de concours associatifs. A peu près autant ont eu lieu dans les autres Etats membres également conviés à s’y joindre, à l’exception des Britanniques en cours de sécession. Des consultations en ligne réunissant elles aussi des dizaines de milliers de contributions ont par ailleurs contribué à démultiplier les participations.

Les conclusions pour la France ont été présentées en novembre par la Commission nationale du débat public présidée par Chantal Jouanno, avec une synthèse de cent soixante-dix pages. Et celles concernant l’ensemble des autres participants européens l’ont été, de façon nettement plus concise, par une note de la présidence en exercice adressée au Conseil européen de décembre dernier. 

On ne sait rien du suivi donné par nos hauts dirigeants européens, puisque rien n’en a filtré et que les conclusions de leur réunion se sont bornées à renvoyer leurs propres réactions et réflexions à 2019. On ne peut qu’espérer les voir sortir de leur sidération d’ici aux élections européennes en mai. Mais on en sait déjà assez sur les conclusions issues du terrain pour constater que les attentes européennes des citoyens contredisent largement les attitudes européennes de leurs Etats.

Des attentes à la hauteur des critiques

Un constat dominant est qu’un grand débat public sur l’Europe ne laisse pas les citoyens consultés indifférents : les attentes, les critiques, les réflexions et les propositions ne manquent pas dès lors qu’on donne la parole à ceux qu’on ne consulte habituellement guère et qu’on n’entend généralement pas.

Car les Européens se révèlent très concernés par l’Europe à défaut d’y être suffisamment associés. Ils ne manquent pas de cohérence ni de bon sens à défaut de connaissances européennes expertes. Et leur audace peut même paraître copernicienne sur maints sujets sensibles restés tabous pour les Etats, comme l’affirmation concrète d’une Europe à la fois plus fédéralisante et plus participative.

L’actualité du Brexit, forcément présente à tous les esprits, n’aura pas pour autant dominé les débats. Largement déplorée, elle apparaît surtout comme le mauvais exemple à ne pas suivre, y compris chez la plupart des eurosceptiques échaudés par ses multiples avanies, et comme une ultime raison pour relancer l’Europe.

Si les a priori eurosceptiques des uns ou euroconvaincus des autres ne se sont pas effacés aux deux extrêmes, les irréductibles inconditionnels de l’un ou l’autre camp sont restés très minoritaires dans les débats. La grande majorité s’est révélée pragmatique, à la fois eurocritique et euroconstructive, préférant juger sur pièces en fonction des résultats constatés et débattre librement en fonction des défis identifiés.

Les conclusions dominantes qui s’en dégagent recoupent d’ailleurs largement celles des précédents « dialogues citoyens sur l’avenir de l’Europe » qui avaient été développés dès 2017 par Jean-Claude Juncker et les membres de sa Commission européenne dans les divers Etats membres, y compris à l’échelle transfrontalière. On pourra d’ailleurs s’interroger ici sur l’absence de coordination entre ces deux grands débats successifs : pourquoi ajouter à la critique pertinente du déficit de débat public européen celle d’une ignorance mutuelle des trop rares initiateurs de tels débats ?

On pourra surtout s’interroger, à l’approche des élections européennes, sur le silence assourdissant des médias nationaux à leur encontre. Car les enseignements de ces débats bousculent beaucoup d’a priori véhiculés par ces médias : l’opinion n’a comme a priori sur l’Europe ni ennui, ni hostilité, ni indifférence. Son seul a priori est conditionnel : « vous avez dit Europe, mais quelle Europe ? ». Ou pour citer Woody Allen : « la réponse est oui mais quelle est la question ? ».

Le bon usage de l’Europe mis en question 

Si les participants aux débats se rejoignent pour critiquer sans ambages la situation actuelle de l’Union européenne, à commencer par son absence de vision et de direction claires, l’Europe n’est pas perçue en soi comme un problème supplémentaire qui viendrait compliquer et aggraver la vie des Européens mais bien comme la bonne échelle qui nous reste pour mieux s’organiser face aux nouveaux défis. L’affirmation d’une identité européenne ne parait pas devoir s’opposer à l’identité nationale, mais au contraire la compléter et la valoriser par des libertés et des droits supplémentaires. Elle est plutôt ressentie comme une chance et un atout, dont certains ne refuseraient pas qu’elle devienne aussi une fierté.

La grande majorité ne critique pas, bien au contraire, ce qui a été fait grâce au marché unique. La suppression des contrôles frontaliers, des monnaies nationales, des obstacles aux télécommunications et au libre commerce, y compris e-commerce, est appréciée à sa juste valeur. Il s’agit même, à l’instar de la paix européenne sauvegardée depuis tant de décennies, d’acquis paraissant désormais aller de soi.

Mais de très vives critiques pointent de façon convergente deux grands échecs de l’Europe actuelle. On dénonce d’abord l’absence persistante d’encadrement, de mise en cohérence et d’équilibrage de tous ces acquis : si l’Europe parait devenir impopulaire, c’est parce que ses déséquilibres et son inachèvement le deviennent de plus en plus. On s’inquiète ensuite d’une absence préoccupante d’anticipation, de décision et d’organisation pour l’avenir : le projet européen semble bien s’être perdu en cours de route. Et cette absence devient d’autant plus angoissante que l’impopularité du déséquilibre actuel ne cesse de monter : les citoyens se distinguent ainsi clairement de leurs Etats qui paraissent s’accommoder tellement mieux et depuis si longtemps d’une gestion européenne a minima et au jour le jour !

Dans cette situation jugée critique de la construction européenne, une chose est sûre : l’heure n’est pas pour l’opinion à débattre de nouveaux élargissements. Même si les candidatures balkaniques n’apparaissent pas irrecevables en soi, aucun nouvel élargissement ne saurait être envisagé sans que des progrès décisifs de consolidation interne n’aient été préalablement assurés. Les derniers élargissements massifs sont ainsi tenus largement responsables de la crise européenne actuelle, non pour eux-mêmes mais suite au non-respect de ce préalable qui a tout fragilisé.

Par delà ces délitements, les critiques visent aussi une opacité persistante des modes de travail et des pratiques de lobbying, un entre-soi institutionnel hermétique, un langage technocratique abscons, une communication diplomatique codée, et un déficit général d’information dont médias et décideurs sont tenus coresponsables. Concernant la France et son régime présidentiel, s’y ajoute la critique d’un manque de transparence de notre représentation au Conseil européen sans consultation ni compte-rendu avec les élus nationaux, contrairement aux pratiques des autres pays.

Une approche pragmatique de l’intégration

A l’écart des débats politiques habituels droite / gauche, les citoyens critiquent moins, en matière d’Europe, un « trop d’Etat » ou un « pas assez d’Etat » qu’une mauvaise répartition des attributs de puissance publique aux différents niveaux.

Au niveau européen, la critique dominante est celle d’une insuffisance de puissance publique cohérente et organisée. Les mécanismes européens sont ainsi perçus comme activant dans leurs ultimes conséquences les libertés d’échanges et de circulation, tout en se désintéressant de leur bon accompagnement pour les citoyens, laissé au bon vouloir, c'est-à-dire souvent la mauvaise grâce, des Etats nationaux.

Sont ainsi cités, entre autres déséquilibres inacceptables : la non imposition ou sous-imposition des multinationales et des grandes fortunes jouant de la mobilité par-delà les frontières au détriment des résidents nationaux, notamment les classes moyennes ; les détachements intracommunautaires de salariés sans respect des conditions du pays d’accueil ; les délocalisations brutales d’entreprises activées par l’ampleur laissée hors contrôle des écarts sociaux et fiscaux entre Etats européens.

Au lieu de s’attaquer à ces questions ultrasensibles pour assurer un nécessaire rééquilibrage des conditions fiscales et sociales du marché unique, les institutions européennes sont accusées de se réfugier, avec la complicité des Etats, dans des questions jugées technocratiques voire secondaires, notamment des réglementations et des normes matérielles abusivement poussées jusqu’aux moindres détails.

Le chacun pour soi des Etats, notamment quand les règles d’unanimité restent de mise, est tenu pour premier responsable des déficits béants d’encadrement du marché unique, jouxtant son pointillisme normatif. Mais la Commission européenne l’est tout autant, avec sa conception trop restrictive du contrôle de la concurrence qui exempte les distorsions fiscales et sociales de tout effet déloyal et anticoncurrentiel. Outre la revendication d’intégrer dans ce contrôle les distorsions les plus sévères, on souligne qu’un minimum serait déjà de conditionner les aides européennes au strict respect du socle commun de disciplines fiscales et sociales pouvant déjà exister. 

On s’interroge aussi sur l’absence d’équivalent européen des « gafas » américaines (cf. Google, Apple, Facebook, Amazon) qui profitent de tous les bénéfices du marché unique tout en mettant leurs propres bénéfices à l’abri des impositions des Etats européens où ils commercent. Là aussi, la Commission ne s’est-elle pas trompée de cible dans son contrôle des concentrations et positions dominantes en le menant de façon strabique, dissuasive pour les Européens et laxiste pour les Américains ?

On aura compris qu’un grand reproche fait à la gestion actuelle du marché unique européen est de se focaliser trop abusivement sur la quantité des flux commerciaux internes et externes, au service d’une ouverture indifférenciée qui parait monopoliser l’attention, au détriment de la loyauté des échanges, de la qualité des biens et services, comme des intérêts prioritaires des Européens et de leurs entreprises.

Cette loyauté des échanges, cette qualité des biens et services et cet intérêt prioritaire des Européens devraient dorénavant devenir un souci prioritaire. En ces domaines précis, l’intervention européenne échappe aux critiques d’abus de réglementation, dans la mesure où elle est proportionnée à ces objectifs et prouve son efficacité. La qualité de l’environnement, citée en première ligne, devrait ainsi influencer toutes les politiques européennes (cf. agriculture, pêche, transports, énergie, etc.). La protection de la santé et la défense des consommateurs apparaissent aussi comme des exigences tout à fait centrales.

On attend également beaucoup de l’Europe pour renforcer notre compétitivité industrielle et notre solidarité commerciale face à la concurrence mondiale. Ariane, Airbus ou Galileo sont cités comme des réussites exemplaires dont on revendique qu’elles suscitent d’autres émules dans les technologies de pointe : numérique, intelligence artificielle, robotique, nanotechnologies, biotechnologies, transition écologique, énergies nouvelles, etc. Des agences européennes, là où elles n’existent pas encore, devraient s’affirmer en pareils domaines. On attend ainsi d’une agence du numérique plus d’autonomie, notamment vis-à-vis des Etats-Unis, plus de protection des données personnelles et plus de sécurité contre les cyberattaques. 

Vingt ans après sa mise en place, l’euro apparaît désormais comme un acquis qui n’est guère remis en cause et ne suscite plus de débats passionnés. On apprécie ses avantages, même si une minorité souligne les contraintes de bridages jugés abusifs, là où d’autres voient par contre des garde-fous encadrant des disciplines nécessaires. On appuie généralement sa consolidation (cf. union bancaire, budget spécifique, fonds monétaire, etc.). On en attend surtout qu’elle prévienne toute nouvelle crise comme celle de 2008. Mais on parait laisser les conditions techniques d’un tel approfondissement aux débats d’experts. Le principal semble être d’avoir fait l’euro, grande réussite européenne, et de se donner tous les moyens pour le garder.

Un enseignement mérite en toute hypothèse d’être tiré de cette apparente banalisation de l’euro : le fonctionnement pratique d’un fédéralisme européen, dont l’union monétaire reste à ce jour la seule application intégrale, n’est pas remis en cause dans l’opinion dès lors qu’il répond pour l’essentiel à ce qu’on pouvait attendre de lui, notamment en termes d’efficacité, de simplification et de protection. Cette leçon de pragmatisme sur des questions si souvent dramatisées dans le débat politique mériterait d’être méditée par les Etats et tous les acteurs de la vie publique.

Des revendications croissantes de participation

La perspective d’une fédéralisation accrue de l’Europe, dans les domaines où celle-ci fait sens, ne signifie nullement, bien au contraire, la renonciation à la revendication d’une participation trop négligée des citoyens à la construction européenne. 

Car ces citoyens se sentent aujourd’hui largement dépossédés tant de cette participation que du ressenti d’une véritable identité européenne. Plus de soixante ans après les traités fondateurs, celle-ci reste qualifiée de « terre promise aux portes fermées ». Et par delà la diversité des positionnements d’origine, une revendication apparaît convergente : tous attendent de l’Europe plus de cohérence, de transparence, de cohésion, d’équité, d’écoute et de participation. Vaste programme ! 

Un premier en pas en ce sens serait déjà une meilleure exemplarité démocratique du mode de fonctionnement de l’Europe, avec un code de conduite mieux respecté des membres des institutions européennes, des pratiques de lobbying moins confidentielles, plus de consultation de la société civile dans l’élaboration et la gestion des différentes politiques. Si le Comité économique et social européen a vocation à représenter cette société civile, il reste méconnu hors d’un cercle restreint d’initiés socioprofessionnels, avec des avis consultatifs peu voire non lus, mal positionnés, volontiers marginalisés dans les navettes de codécision du Conseil et du Parlement. Même motif et même sanction à l’endroit du Comité des régions. 

Un chantier central serait de se décider à mieux articuler la double identité des Européens, c'est-à-dire la promotion d’une identité commune, dont le ressenti et le potentiel sont restés trop embryonnaires, tout en sauvegardant la diversité et la richesse des identités nationales. On pense au mot prêté à Jean Monnet : « si c’était à refaire, je recommencerais par la culture ». On pense aussi à ces symboles qui font sens aux nationaux mais qui, au niveau européen, sont restés inexistants (cf. mérites honorifiques, célébrités sur les billets de banque) ou n’ont été qu’à demi acclimatés (cf. hymne « à la joie » mais sans paroles, devise « unis dans la diversité » avortée avec sa constitution, drapeau étoilé volontiers arboré mais dénué de tout statut officiel). L’absence d’ouverture à des listes transnationales pour les élections du Parlement européen, lui-même élu selon des modalités nationales restées totalement hétérogènes, est aussi pointée comme symbolique de cette déshérence persistante.

Cette identité et cette culture européenne ne pourront au demeurant se développer qu’en se pratiquant concrètement. D’où la revendication d’échanges accrus entre Européens, le succès du dispositif Erasmus ayant clairement démontré son intérêt, son attractivité et son potentiel. L’attitude des Etats qui n’ont pas hésité à sacrifier la dotation d’Erasmus sur l’autel des économies budgétaires est jugée irresponsable et contreproductive. Ce dispositif mériterait non seulement d’être renforcé pour les étudiants mais élargi au monde de l’éducation lui-même, outre la promotion des classes bilangues. Sont également cités le besoin d’une éducation civique européenne, l’expérimentation d’un service européen des jeunes, ou encore la création d’universités européennes d’excellence. Des stages professionnels européens mériteraient également d’être encouragés au bénéfice des différentes catégories du monde économique et social : entrepreneurs, indépendants, artisans, cadres et salariés, apprentis, formateurs et chercheurs. Cette intensification des échanges devrait s’accompagner d’une reconnaissance accrue des qualifications.

Avec l’expansion de l’audiovisuel et du numérique, l’accès de tous à la diversité des cultures et des langues européennes devrait être garanti par-delà les frontières. L’accès aux versions originales sous-titrées des films et des documentaires, ainsi qu’aux différentes chaînes nationales elles-mêmes, permettrait de progresser de façon attractive et vivante dans la maîtrise d’autres langues. Par ailleurs, un temps d’information européen devrait être assuré dans les journaux télévisés. Et pourquoi pas une carte européenne pour la météo ? La mise en place d’un équivalent européen du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) existant en France jouerait un rôle clé pour appuyer de telles innovations, restées hors du champ de nos écrans !

La dimension régionale de la construction européenne n’est pas oubliée dans la revendication d’une Europe plus proche des citoyens. Le renforcement du maillage territorial de l’Europe paraît indissociable d’une cohésion économique et sociale ressoudée et d’une participation citoyenne refondée. Elle supposerait que toutes les régions aient les libertés requises pour coopérer directement entre elles. Concernant la France, l’inadéquation des moyens décisionnels et budgétaires de nos régions, restées sous tutelle et sous-dimensionnées par rapport aux régions des pays voisins, eux-mêmes fédéralisés donc décentralisés, rend urgente une réforme enfin à la hauteur : le millefeuille territorial français n’apparait plus eurocompatible. Quant aux régions frontalières, aux prises avec autant d’opportunités que de points de friction (cf. différentiels fiscaux et sociaux, etc.), elles devraient être encouragées à s’affirmer comme des laboratoires avancés de l’intégration, en même temps que de meilleurs points de soudure pour cette Europe aujourd’hui mal équilibrée et mise à l’épreuve.

La revendication de statuts européens opérationnels pour les entreprises et pour les associations reste aussi un cas test du degré d’acceptation par les Etats d’une vraie citoyenneté européenne. Mais le test est resté jusqu’à présent négatif, ces Etats ayant constamment passé à la trappe les projets présentés en ce sens depuis plus de cinquante ans par la Commission, elle-même accusée d’avoir fini par y renoncer !

La Commission est aussi accusée de ne plus appuyer nombre d’associations européennes militantes, confrontées à des difficultés budgétaires accrues suite à la sous-traitance systématique à des consultants externes de l’accès aux aides. Et les critiques redoublent avec l’échec des initiatives citoyennes prévues par le traité de Lisbonne, c'est-à-dire des pétitions européennes ayant réuni suffisamment d’appuis dans plusieurs pays. La Commission n’a en effet rien fait pour les encourager ni pour donner suite à celles qui lui ont été présentées dans de nombreux domaines (cf. commerce transatlantique, OGM, animaux, eau, CO2, déchets, pesticides, santé, sécurité routière, éducation, culture, médias, réfugiés, pauvreté, etc.). 

L’envie montante d’une autre Europe

L’absence d’un nouveau grand projet commun reste en tête de liste des critiques adressées à l’Union européenne actuelle, dépourvue d’une dimension politique affirmée face aux autres puissances mondiales. Or la plupart des citoyens attendent d’abord de l’Europe des moyens qui soient à la hauteur pour mieux les protéger.

Les citoyens européens se sentent ainsi trop négligés, voire selon certains sacrifiés, dans une Union européenne déséquilibrée et inachevée, aux compétences mal assurées, écartelée entre des intérêts étatiques nationaux volontiers contradictoires. Ils revendiquent une meilleure répartition des rôles, avec plus d’intervention européenne solidaire face aux grands défis et moins d’obstacles nationaux à cette affirmation, même si le point d’équilibre entre tous ces paramètres reste à trouver.

Si certains craignent ici un déshabillage des Etats, notamment dans notre pays historiquement centralisé, beaucoup y verraient plutôt un meilleur rhabillage des citoyens, plus complet et mieux adapté à leurs propres besoins, comme aux intérêts bien compris de l’Europe elle-même. Les économies d’échelle découlant de la suppression des doubles emplois et des rivalités nationales contreproductives permettaient aussi de rationaliser les dépenses publiques et d’alléger la charge record qui pèse actuellement sur les contribuables européens. Ces mutualisations présenteraient ainsi, face aux défis internes et externes de toutes natures, des avantages multiples tant politiques et sécuritaires qu’économiques et technologiques. 

Cette rationalisation des tâches impliquerait une vaste réorganisation des moyens que la plupart des citoyens ne paraissent pas redouter, mais anticiper comme devant aller de soi  : des douaniers européens dotés d’un même statut et d’une même visibilité  pour assurer le contrôle des frontières communes externes ; un corps européen de protection civile pour porter assistance en cas de besoin aux différents Etats membres ; une agence européenne du renseignement, une police fédérale européenne et un parquet européen pour assurer une protection renforcée envers le terrorisme, l’espionnage, la criminalité et la délinquance ; des moyens communs de défense et d’intervention armée pour assurer une sécurité externe solidaire. 

Cette capacité d’intervention et de défense autonome apparait pour la plupart des citoyens comme indissociable de toute émergence d’une « souveraineté européenne » crédible, face aux défis internationaux et aux inconnues de tous côtés (cf. Etats-Unis de Trump, Russie de Poutine, Turquie d’Erdogan, Sahel, etc.). L’alliance américaine, tout en demeurant nécessaire, ne devrait plus signifier une subordination permanente. La maîtrise des technologies sécuritaires assurant l’autonomie de l’Europe devrait s’appuyer sur l’ouverture mutuelle des achats publics.

La persistance d’attitudes strictement nationales sur l’immigration extérieure paraît elle-même incompatible avec pareilles perspectives comme, dès à présent, avec une cohésion durable. Cette cohésion devrait impliquer, outre des contrôles communs aux frontières externes, une harmonisation des politiques d’accueil des réfugiés, une dissuasion commune de l’immigration illégale, un renforcement européen de l’aide économique et sécuritaire aux pays d’origine. Un partenariat euro-africain refondé paraît ici urgent, y compris face à une pression chinoise croissante sur ce continent. 

L’affirmation d’une politique étrangère commune devrait être directement parallèle au développement de cette politique de défense et de sécurité européenne, tout en constituant l’encadrement logique d’une politique commerciale extérieure déjà intégrée. Si certains restent attachés à une conception nationale de la souveraineté, l’idée d’une souveraineté européenne fait son chemin suite à l’imbrication croissante et indissociable des intérêts politiques, sécuritaires et diplomatiques européens avec ses intérêts économiques, monétaires et commerciaux déjà mutualisés.

Dans ce contexte, la perspective d’un siège permanent de l’Union européenne au Conseil de sécurité des Nations Unies est citée comme méritant d’être débattue. Même si elle supposerait des conditions et des préalables loin d’être réunis, elle apparaitrait plus cohérente que celle d’ajouter à celui de la France un siège supplémentaire pour l’Allemagne, qui paraitrait contredire l’objectif d’une Europe unie. Pareille problématique restera en toute hypothèse insoluble tant que n’aura pas été tranché le nœud gordien d’une mise en œuvre opérationnelle du concept encore abstrait d’une souveraineté européenne et des modalités d’une gouvernance unifiée.

Face à ces questions aussi sensibles que politiques, les citoyens européens pas plus que leurs Etats n’ont aujourd’hui d’avis convergent ni de solution miracle. Certains verraient bien, suite aux fameuses interrogations sur le numéro de téléphone de l’Europe, un président européen élu au suffrage universel. D’autres envisageraient l’évolution du Conseil en chambre haute des Etats à côté du Parlement européen représentant des peuples, face à une Commission resserrée, démocratisée, équilibrée par ses contre-pouvoirs européens, nationaux et régionaux mais assumant pleinement la gouvernance exécutive des domaines clairement délégués à l’Europe.

D’autres encore misent plutôt sur un remaillage des coopérations intergouvernementales autour d’un renforcement central de l’axe franco-allemand qui jouerait un rôle entraînant, voire fédéralisant. A la croisée européenne nord/sud comme est/ouest, il serait appelé à s’affirmer en clé de voûte et laboratoire avancé de l’intégration, assurant le noyau dur d’une politique étrangère intégrée et d’une défense européenne autonome. On reconnaîtra toutefois, par-delà le récent traité d’Aix la Chapelle, qu’on en reste encore loin : le moteur franco-allemand continue de tourner, mais a toujours du mal à monter en régime sans étouffement ni ratés.

On aura compris que les modalités de réorganisation politique de l’Europe demeurent, pour les citoyens comme pour leurs Etats, le principal point d’interrogation. Mais ceci n’affecte en rien les appuis dominants exprimés lors de ces consultations à une intégration européenne plus poussée, qui apparaît seule en mesure de remédier aux nombreux dysfonctionnements pointés, c'est-à-dire aux retards compétitifs, industriels et technologiques qui s’accroissent, aux déficits sécuritaires, sociaux et participatifs qui persistent, aux déséquilibres environnementaux, régionaux et fiscaux qui se creusent. 

On aura enfin noté combien ces consultations auront fait œuvre utile en scrutant les multiples aspects du malaise européen des citoyens, qui apparaît indissociable du malaise national aujourd’hui soumis au scanner du « grand débat ». Comment dissocier en effet les deux volets d’un même cahier de doléances ? Et comme ne pas voir les mêmes parallèles chez nos différents voisins européens, eux aussi gagnés, par delà les diversités nationales, par une même contestation des partis traditionnels et un même « dégagisme » des gouvernements en place ? 

Entendre et accueillir toutes ces attentes à l’approche d’élections cruciales pour l’Europe, voilà qui permettrait, sinon de trouver les bons remèdes, de contribuer déjà au bon diagnostic. Et ne dit-on pas qu’une question bien posée est à moitié résolue ?

 

Bruno Vever est vice-président d’Europe et Entreprises et administrateur de l'association Jean Monnet