Panayotis Soldatos, le 21 février 2018

La présente réflexion souhaite alimenter le débat en cours sur la refondation de l’UE, voire de l’Europe, en espérant y apporter quelques éléments de clarté conceptuelle et d’analyse critique qui tiennent compte de la logique originelle de fondation du système européen des années 1950 (Communautés européennes) à préserver et des impératifs actuels de refondation à considérer. Par ailleurs, notre lecture de l’actuel discours politique de refondation  nous incite à l’inscrire dans un continuum spéculatif de résultat, allant de l’espoir à l’illusion : reconnaissant la légitime aspiration à une restructuration de l’espace public européen qu’offre l’UE, dans ses dimensions socio-économiques et politico-institutionnelles, nous y voyons un espoir raisonné de résultat concluant de refondation, à  condition, toutefois, de se limiter à un «noyau dur» d’union économique et monétaire, à  ossature politico-institutionnelle approfondie; en revanche, il nous paraît  illusoire d’espérer y parvenir dans le vaste périmètre de l’Union des 28 (ou des 27, après le Brexit), appelé, de surcroît, à s’élargir, probablement durant le mandat de la prochaine Commission européenne, vers une partie des Balkans occidentaux, dans une stratégie de consolidation du grand marché européen et de ses routes orientales d’échanges et d’approvisionnement énergétique, d’une part, de  stabilisation de la péninsule balkanique, vulnérable aux  secousses identitaires, aux pressions russes et aux ambitions chinoises de pénétration économico-commerciale, d’autre part.   

        A.-  À l’origine du discours politique de refondation : une prise de conscience de l’aggravation de la crise systémique qui menace  les fondations de la construction européenne

       La relativement longue marche (depuis 2010) de nos Chroniques, hébergées dans ce site «Fenêtre sur l’Europe», nous a permis de circonscrire les tendances désintégratives lourdes du processus d’intégration européenne dans la foulée de la crise de années  2008 et suivantes qu’il convient d’actualiser et d’encapsuler ici, pour mieux appréhender l’ampleur des enjeux et défis d’un projet politique de  refondation de remède. Il s’agit, en effet, d’un faisceau de manifestations qui pointent vers : 

        - l’hétérogénéité socio-économique croissante des pays membres de l’Union, sous-produit d’élargissements successifs, dont le bilan de contribution à l’œuvre de construction européenne demeure, aujourd’hui, déficitaire;

         -  la sérieuse diminution du degré de compatibilité de valeurs et d’orientations politico-économiques des élites nationales, par l’entrée en scène de nouvelles forces, populistes, nationalistes, europhobes, aux accents sociétaux souvent extrémistes;

        - l’érosion de l’aile supranationale de la gouvernance européenne (Commission politisée, en perte de crédibilité -- peu de suivi de ses orientations, procrastination devant les violations d’États membres etc. --  et court-circuitée par la «constitutionnalisation»du Conseil européen); 

       - les espoirs déçus, bien qu’illusoires dès le départ (s’agissant d’une enceinte intergouvernementale d’affrontement des intérêts nationaux), de voir le Conseil européen, «constitutionnalisé» par le traité de Lisbonne, devenir le creuset des consensus européens et  répondre ainsi à l’attente du Constituant de «donner à l'Union les impulsions nécessaires à son développement et en définir les orientations et les priorités politiques générales» (article 15, par. 1er TUE);

        - l’éclatement du leadership européen, devenu  diffus et fragmenté en plusieurs présidences parallèles (celles, notamment, du PE, du Conseil européen, du Conseil et de la Commission), dans une polyarchie de «cohabitation d’accommodement» qui génère la dissonance, la cacophonie, la procrastination; 

        - corrélativement, les carences de leadership au sein des institutions européennes, car, pour inverser, ici, la séquence dans  l’articulation des deux propositions d’affirmation initiale de Jean Monnet (sans  trahir leur sens et portée), on peut dire que si «rien n’est durable sans les institutions, rien n’est possible sans les hommes»; 

       - le désenchantement croissant du public, qui déserte les urnes européennes du suffrage universel, dans un abstentionnisme en crescendo, depuis 1979; 

       - le passage à la zone euro sans convergence économique suffisante et, pire,  l’extension de l’euro à de nouveaux partenaires sans toujours le strict respect des critères de Maastricht et du Pacte de stabilité et de croissance;

       - l’introuvable solidarité intra-européenne face aux vagues migratoires et de réfugiés; 

      - la cohabitation, au sein de l’Union, avec des pays au maigre , voire inquiétant  bilan dans le domaine de l’État de droit et des libertés fondamentales (citons, par exemple, les cas de la Hongrie,  de la Pologne et de la Roumanie) ou, encore, dans celui de la lutte contre la corruption endémique (exemples de la Bulgarie et de la  Roumanie, pays  nettement déficitaires sur ce plan et ceci après de nombreuses années de participation à l’Union, participation, d’ailleurs, obtenue dans une interprétation laxiste des  critères de recevabilité que l’on a, pourtant, toujours, considérés comme étant des conditions sine qua non d’adhésion);

         - l’affaiblissement de rôle du couple franco-allemand (malgré un discours officiel de façade consensuelle), qui renvoie, aujourd’hui,  aux fonts baptismaux du traité de l’Élysée pour exister, alors que le découplage des  structures socio-économiques et les soubresauts  des extrêmes nationalistes et europhobes, dans les deux pays, paralysent le tandem;

       - le silence ou, selon le cas, les balbutiements, souvent inaudibles, d’une Europe «puissance civile», qui tergiverse devant  lesagissements internes et régionaux internationaux de la Turquie, comme aussi sur toute autre question de l’heure qui tourmente, pourtant depuis plusieurs décennies, le Moyen-Orient et ledit Grand Moyen-Orient.

       B.- Le discours politique actuel de refondation : insuffisances conceptuelles, institutionnelles et de cadre systémique de réalisation 

        1°La pertinence d’une conceptualisation rigoureuse de la notion de refondation

        Alors qu’auparavant on parlait de relance, le concept de refondation lui fut substitué et pour cause, eu égard aux tendances désintégratives lourdes du processus de construction européenne, déjà énoncées: tandis que la relance relève du domaine des politiques à redynamiser, à redéployer ou, dans une moindre mesure, à élargir (sans, certes, exclure quelques réformes institutionnelles-décisionnelles), la notion de refondation, d’un poids conceptuel qualitativement supérieur, renvoie, dans sa version optimale,  à la fois à un désir de retour aux sources du paradigme européen de fondation des années 1950 et à  une volonté de restructuration  de son cadre systémique sur de nouvelles bases, en élargissant, notamment, son champ de droits souverains mis en commun et en approfondissant son ossature institutionnelle,  dans une finalité de «plus d’Europe» socio-économique et politique. 

        Dans cet ordre d’idées, le projet de refondation, dans le contexte actuel de l’intégration européenne,  se doit d’être, tout d’abord, réactif, s’agissant de lutter, par des politiques-actions innovantes, contre, notamment, les crises économiques, les déséquilibres sociétaux, les dangers écologiques, les débordements migratoires, les menaces aux libertés démocratiques, les dangers sécuritaires, les risques de dérapages d’éthique sociétale de l’humain tout au long du  développement de nouvelles technologies, par exemple dans le  numérique ; ensuite, il est appelé, vu la taille des défis à relever, à solidifier-approfondir les fondations systémiques de l’Union, par une nouvelle gouvernance, commune et supranationale  en termes d’indépendance et de légitimité. 

        2° Une grille de lecture du discours français de refondation

        Dans l’actuelle  mouvance de refondation, les initiatives demeurent encore dans la sphère du discours politique et, malgré la densité du concept, seules des références «soft» de refondation sont, pour le moment, enregistrées au niveau des élites politiques, dont une, plus audible, nous vient du côté français, avec le président Emmanuel Macron, qui en a fait une pièce maîtresse de son discours de politique européenne et suscité ainsi un débat  européen, pour le moment davantage médiatique et de peu d’analyse «policy-oriented». À cet égard, une mouture globalisante de projet de refondation (énoncé de projets prioritaires à promouvoir, sans, toutefois, suffisamment de  précisions au niveau des moyens systémiques de réalisation) nous est offerte par les discours d’Emmanuel Macron, en particulier,  à la Pnyx d’Athènes et à la Sorbonne, en septembre 2017, pour  larefondation d’«une Europe souveraine, unie et démocratique». 

      Sur le plan des  défis, invitant  à une refondation de l’Europe, le présidentfrançais, utilisateur insistant du concept, nous renvoie, principalement, à des projets d’action, relatifs à des questions de défense, de politique étrangère, de terrorisme, de migration, d’écologie, de transition énergétique, de transition agricole, de développement durable, de technologies du numérique, de solidarité sociale, de libertés fondamentales, de culture et de savoir.

      Cela dit, ce catalogue de défis-enjeux, n’est pas suivi, dans les discours du président Macron (et, également, de tous ceux qui reprennent la même thématique de refondation), de l’esquisse précise d’un cadre systémique d’ordre politico-institutionnel, qui comporterait, comme il se doit : la feuille de route pour l’incontournable  révision  des traités de l’UE, en vue d’une vraie refondation ; les partenaires à impliquer  dans ce  processus ; les nouvelles compétences communes de l’UE, requises pour les politiques de refondation  dans les champs de relance identifiés;  le schéma institutionnel nécessaire (en dehors, certes, de quelques suggestions de réformes, essentiellement limitées à la zone euro et ne modifiant pas profondément  son actuelle logique institutionnelle).

      a.- Le projet Macron, vu le souvenir du rejet français (référendum) du Traité établissant  une Constitution pour l’Europe, ne fait pas de la révision des traités  une condition sine qua non de la refondation de l’Union (préférant, selon les cas, «une coopération renforcée, un accord ad hoc, une nouvelle législation»),sans, toutefois, exclure d’avance une telle démarche,si elle devenait absolument nécessaire. Et pourtant, plusieurs  interrogations demeurent essentielles. Comment atteindre les vastes objectifs fixés lors de la définition des défis mentionnés dans ces discours  sans doter l’UE, par une révision approfondie des traités, de nouvelles compétences et d’instruments institutionnels-décisionnels, proportionnels aux ambitions du projet ? N’est-ce pas, justement, le verrouillage des compétences et la paralysie intergouvernementale dans l’UE qui font naître le besoin de refondation ? Dès lors, comment parvenir à  relever les défis identifiés sans réviser, voire refondre le cadre systémique actuel, sachant pertinemment, par l’expérience de 60 ans d’intégration dans la Communauté européenne et l’Union, que l’Europe a échoué là où on lui a refusé les moyens de son action ? Comment le système politico-institutionnel actuel, de procrastination et de dérives, produira la refondation annoncée et si  nécessaire ? Tant des questions qui attendent des réponses.

        Devant  cette évidence d’impératif de révision des traités  et considérant, à la lumière des enseignements du passé et des dérives d’érosion systémique continue du présent, que l’Union (à 27 après le Brexit  et à plus de membres dans un prochain élargissement vers les Balkans occidentaux), même libérée de l’obstacle britannique, ne saurait  pas trouver, dans le climat d’europhobie qui règne dans un grand nombre de pays, l’unanimité de ratification requise, force nous est de  penser que le projet  d’une vraie refondation, celle sous-tendue par son prérequis de forte dotation constitutionnelle-institutionnelle, risquerait de rester inscrit aux calendes grecques, classé ainsi aux «ballons d’essai» politique sans lendemain. 

       b.- Corrélativement, au chapitre des partenaires (membres de l’UE) à impliquer, on ne pourrait pas envisager d’y procéder avec succès à 27 et plus : certains d’entre eux ne souhaitent pas une refondation d’approfondissement, mus  par des attitudes d’europhobie et des réflexes d’idéologie souverainiste ; d’autres s’y opposent, craignant, dans un schéma à plusieurs vitesses ou à géométrie variable, une distanciation, encours de route, qui risquerait de les exclure du cadre refondu pour longtemps, voire pour toujours, pour cause d’incapacité systémique de rattrapage. Et si, par comportement inattendu, certes improbable, tous y apposaient leur signature, les opinions publiques, dans plusieurs  pays membres de cette grande Europe, se chargeraient de mettre fin à la démarche, lors des ratifications. 

        c.- Relever les défis, déjà signalés dans les discours du président Macron et qui dictent l’impératif de refondation, exigerait  de nouvelles politiques européennes communes, dont l’introduction, dans l’état actuel  de verrouillage des compétences communautaires, nous paraît irréaliste (considérer, notamment, l’article 5 TUE, avec son principe d'attribution en matière de  délimitation des compétences de l'Union). D’ailleurs, à la lettre du traité j’ajoute, également, un climat politique de «repli», comme l’indiquent certaines revendications nationales de renforcement institutionnel-décisionnel de la mise en œuvre du principe de subsidiarité et, sur un tout autre plan, une incapacité de l’Union de  préserver l’intégralité de sa compétence exclusive, même en matière commerciale, des États préférant,  à l’occasion, notamment, du CETA (Accord économique et commercial global, dans son acronyme anglais), y voir un cas d’accord mixte (interprétation confirmée, du reste, par la Cour de justice de l’Union européenne dans un avis du 16 mai 2017, sur l’accord de libre-échange entre l’UE et Singapour). 

       Pour ce qui est des coopérations renforcées, prévues dans l’UE et envisagées, au demeurant, en partie au moins, par Emmanuel Macron, dans un volet pragmatique de son projet de refondation, elles ne pourraient pas supporter, seules, le poids de l’édifice de refondation : elles connaissent des limites «ratione materiae» et demeurent soumises à des règles d’autorisation de la part des institutions européennes. 

       d.- Se référant, de nouveau, à l’affirmation de Jean Monnet «rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions», créative dans les années 1950 (réalisation du projet d’intégration européenne) et  prophétique depuis, puisque l’érosion de la supranationalité conduisit  aux dérives de l’Union, nous restons profondément sceptique devant un  projet de refondation aux objectifs immensément ambitieux mais  privé d’un socle systémique d’ordre politico-institutionnel.

        En effet, en l’état actuel des projets de refondation, la dimension politico-institutionnelle est fort elliptique, pour ne pas dire absente, du fait qu’elle évite de susciter la «réticence de méfiance» de ceux (nombre d’États membres avec d’importants  segments, d’élite et de population, europhobes) qui, craignant  le déclenchement d’une dynamique  de fédéralisation de l’Union, sont prêts à ériger un barrage de veto. Et pourtant,  le besoin de refondation est, précisément et fortement, ressenti face à l’absence de gouvernance européenne efficace (érosion de  sa supranationalité), eu égard aux  défis de l’ère moderne, défis présents à l’esprit de l’observateur averti et du décideur rationnel ; aussi,  faire du nécessaire cadre politico-institutionnel un sujet tabou,  émousserait -il    toute approche de refondation et révèlerait-il , du même souffle, l’introuvable consensus en la matière, autre, certes,  que celui du statu quo.      

       Quant aux quelques éléments à caractère institutionnel-décisionnel (fort limités),  avancés dans les propositions de refondation, ils demeurent, pour le moment, d’un flou et d’une grande insuffisance, eu égard aux objectifs établis et aux résultats recherchés. 

       À ce propos, on enregistre par exemple,  dans le discours du président Macron, la constatation que «pour fonctionner mieux, cette Union européenne ne pourra échapper à la question de ses institutions». Cela dit, en dehors du principe plus général «moins de commissaires que d’États» (déjà dans le traité de Lisbonne), de l’idéed’un Ministre des finances de la zone  euro (avec un budget pour la zone) et d’un Parlement y impliqué, nous n’y trouvons pas  un système politico-institutionnel élaboré et, surtout,  proportionnel aux enjeux, défis et finalités  du projet de refondation.

        - Pour ce qui est du postede Ministre des finances de la zone euro  ou Ministre de l’euro (également suggéré par le commissaire Pierre Moscovici), ses pouvoirs, ses  relations interinstitutionnelles et son impact demanderaient à être davantage précisés. Par exemple, et sans être certain du régime qui prévaudra pour la nomination de ce Ministre, mais considérant, par une possible analogie de statut, l’impact déjà fort limité du Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité (lui, aussi, fut, initialement, appelé Ministre des affaires étrangères, lors du Traité établissant une Constitution pour l’Europe) et l’«incongruité institutionnelle» de son insertion consécutive et  automatique dans la Commission, il nous paraîtrait nécessaire de ne pas retenir la même approche, celle qui laisserait la nomination aux mains du Conseil européen et du président de la Commission : car, un Ministre de l’euro «à double casquette», devenant automatiquement (comme le Haut Représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité), un des vice-présidents de la Commission, priverait le président de l’exécutif européen de sa prérogative de choix- nomination des vice-présidents  et le  PE d’un contrôle spécifique, en amont, de ses attributs d’indépendance, de compétence et d’engagement européen, prévu pour les autres commissaires ; c’est pourquoi, nous préférons  une relation à sens unique, où un vice-président de la Commission deviendrait ipso facto Ministre de l’euro (ou Haut Représentant pour les affaires monétaires) et président de l’Eurogroupe. 

      - Quant à la proposition d’un Parlement de la zone euro, elle est entourée d’un certain flou : s’agirait-il d’une formation restreinte de l’actuel PE (eurodéputés des pays membres  de la zone euro) ou  du PE avec les  eurodéputés de tous les États membres de l’Union, qui verraient, dans ce cas, leur pouvoir étendu dans le domaine de la zone, ou, enfin, d’un nouveau parlement, ad hoc(option plutôt improbable) ? Pour ce qui est de ses pouvoirs à définir, le penchant semble être pour un rôle consultatif (comme envisagé, en mai 2017, par Emmanuel Macron et Wolfgang Schäuble), ce qui contribuerait, toutefois, peu à la réduction du déficit démocratique de la zone. Ici aussi, l’incertitude  demeure, faute de formulation spécifique d’un projet élaboré de refondation politico-institutionnelle.

       - Sur un autre plan, plus général, enfin, il y a, dans le volet institutionnel du projet du président Macron, l’idée de l’abandon de la formule actuelle d’«un commissaire par État» pour un collège plus restreint, d’une quinzaine de membres. Répondant à une logique de rationalisation pour un exécutif  moins lourd et plus affranchi de réflexes d’affiliation nationale, cette proposition a ses mérites, bien que susceptible de se heurter à l’opposition d’États membres, comme ce fut déjà le cas avec une telle formule de «moins de commissaires que d’États», constitutionnalisée par le traité de Lisbonne (penser aussi à un Protocole rattaché au traité de Nice, avec ce principe) mais, par la suite, écartée dans son application dans un «accommodement» accordé à l’Irlande, pour sa ratification du traité,  qui reprend le régime d’«un commissaire par État». Elle ne s’inscrit, toutefois, pas dans une démarche de vraie refondation de la Commission, sur le plan de son statut et de  ses fonctions, celle  que nous exposons, dans la suite de nos développements sur le rétablissement-approfondissement de la supranationalité de l’exécutif de Bruxelles.

       C.- Les paramètres  et les volets institutionnels essentiels  d’une vraie refondation pour et dans une autre Europe 

       Une refondation réussie nécessite un retour aux fondamentaux de l’intégration européenne, pour cerner les paramètres rationnels précis d’une restructuration et d’un dépassement  qui tiennent compte de la logique du  «paradigme politico-institutionnel» des années 1950. Il s’agirait, en effet :d’accepter l’obsolescence de la souveraineté nationale;  de procéder à un déverrouillage de l’UE, au niveau de ses compétences, pour élargir et approfondir leur faisceau, en les orientant vers le parachèvement de l’union économique, monétaire, bancaire et fiscale  et vers une trajectoire étapiste d’union politique ; de revenir à la philosophie de gouvernance supranationale de Jean Monnet, telle qu’illustrée dans les traités des Communautés européennes des années 1950, et d’approfondir et étendre la méthode communautaire d’un triangle législatif «Commission- Parlement européen (colégislateur sur un pied d’égalité avec le Conseil)- Conseil» à tous les volets de l’intégration  européenne dans l’Union, loin des dérives actuelles des échafaudages intergouvernementaux et, en particulier, de ceux  la zone euro.       

         1° Refondation du système politico-institutionnel de  gouvernance  de l’Union

         Cette refondation s’articule autour du redressement du statut et des fonctions de la Commission (en érosion constantedepuis le milieu des années 1960)  et de l’approfondissement de sa supranationalité, par une série de réformes dont nous énonçons, ci-après, les principales.

         a.-  Respect du  monopole d’initiative législative de la Commission, sérieusement érodé par les de facto interventions intergouvernementales de «suggestions» du  Conseil européen, du Conseil et de  ses présidences semestrielles,  «dictant», en réalité, au collège des commissaires le recours à des initiatives législatives précises. 

         b.- «Constitutionnalisation», au niveau du mode de désignation du président de la Commission, de la formule de «spitzenkandidat», pour puiser ainsi, dans la liste gagnante, la personne à proposer au PE pour l’élection à la présidence de la Commission et contrecarrer la tentation d’un certain nombre de chefs d’État, dont le président Macron, de s’en éloigner.

          c.- Nomination du  président de la Commission à la présidence du Conseil européen, le traité sur l’UE le permettant.

          d.-  Attribution de la présidence de l’Eurogroupe (devenu -- selon notre proposition infra, 2°, a --  une des formations du Conseil de l’Union) à un des vice-présidents de la Commission, désigné selon la procédure de l’article 17 TUE, relative à la nomination des membres de la Commission et de ses vice-présidents, et portant le titre  de Haut Représentant chargé des affaires monétaires (d’autres préféreraient l’appellation de  Ministre de la zone euro). 

        e. - Abandon de la nomination de la Commission par le Conseil européen,  établissant ainsi son investiture par la seule approbation  du PE.

        f.  - Fin du processus de politisation extrême de la Commission, en crescendo constant depuis la fin de la Commission Hallstein II (aujourd’hui, sorte de Conseil bis, vu l’écrasante majorité de commissaires issus de hauts rangs  gouvernementaux --Premiers ministres, vice-Premiers ministres, ministres et parlementaires), par un retour à  l’esprit supranational qui a prévalu pour la Haute Autorité de la CECA, du début des années 1950. Pour atteindre cet objectif  de «dépolitisation» de la Commission, composée, selon le traité, de ressortissants des États membres et non pas de représentants de ces derniers, un pouvoir  exclusif du PE pour l’investiture, in fine, de la Commission permettrait de mieux contrôler l’indépendance, la compétence et l’engagement européen des commissaires(article 17 par.3 TUE).  

         2° Refondation institutionnelle de la zone euro

         Cette démarche de refondation de la zone devrait être audacieuse et approfondie, axée sur la rationalisation de son fonctionnement et la réduction de son  déficit démocratique et tournée vers un horizon de fédéralisation à préparer. 

         a.- L’abandon de l’«échafaudage parallèle», intergouvernemental et informel, de l’Eurogroupe, pour en faire une nouvelle vraie formation ministérielle (restreinte) du Conseil,  pour les affaires de la zone euro, avec les seuls ministres des Finances de la zone, ce qui réduirait, évidemment,  le champ d’intervention de l’ECOFIN, qui resterait ainsi une formation ministérielle pour les autres affaires économiques de l’UE et celles financières des pays qui ne font pas partie la zone euro. Pareille formule représenterait, du reste, un premier pas décisif vers ce «noyau dur» d’une «Europeà géométrie variable» de  plusieurs cercles, car, nous ne croyons pas, dans une prochaine phase de  vraie refondation, à  la possibilité, ni à  la rationalité, même sur  le long terme, d’une zone euro englobant l’ensemble des membres de l’UE, dans un amalgame «dysfonctionnel» de « ceux qui veulent et peuvent» avec «ceux qui veulent mais ne peuvent pas», vu les  grandes asymétries socio-économiques (manque sérieux de convergence) et politiques en présence, comme l’a révélé, d’ailleurs, la crise dans le Sud européen de la zone, dans la foulée d’un élargissement hâtif et laxiste. Cette transformation  formelle de l’Eurogroupe en formation ministérielle du Conseil conduirait, dès lors, à son insertion dans la «méthode  décisionnelle Jean Monnet» (initiative législative de la Commission - décision de l’Eurogroupe, devenu formation du Conseil, et  codécision du PE).

      b.- La présidence de l’Eurogroupe (désormais formation du Conseil), l’avons-nous déjà mentionné, assurée par un vice-président de la Commission, Haut Représentant pour les affaires monétaires, compléterait cette restructuration  de rationalité économico-monétaire et de légitimité politique. En effet, si l’on s’attardait au profil «constitutionnel» de ce président, on constaterait que ses attributs de durée (cinq ans), d’autonomie constitutive et statutaire (en tant que commissaire) et de légitimité démocratique du fait de son approbation,  avec l’ensemble du collège des commissaires, par le PE, conféreraient une valeur ajoutée à l’exercice optimal de ses importantes fonctions, rentrant, principalement,  dans le champ du budget de la zone, des investissements dans la zone, de la rigueur  budgétaire des États membres, de la  coordination de l’ensemble des instruments financiers. 

         c.- In fine, l’intervention du PE dans les champs de la zone euro (il s’agirait du PE existant -- en formation restreinte, soit avec les eurodéputés des pays membres de la zone --, plutôt que d’un second parlement, comme certains l’envisagent, pour éviter un morcellement institutionnel d’éclatement) nous paraîtrait  essentielle. À  notre avis,  elle devrait  relever de la sphère décisionnelle, de contrôle parlementaire et aussi d’œuvre législative, s’agissant  dans ce second cas, de sa relation avec un Eurogroupe transformé, dans notre proposition,  en formation spéciale du Conseil de l’Union et ainsi inséré  dans le triangle législatif du système.

        3°  Une refondation de «noyau dur» dans une autre Europe, celle d’une  géométrie variable,  ou l’acceptation d’un «grand marché» ?    

        a.- En guised’épilégomènes, on constate, tout d’abord,  que le discours politique pour «plus d’Europe» aborde, étrangement,  la problématique de la refondation dans un esprit d’optimisme, voire d’euphorie de résultat, que nous nous permettons de juger excessif, eu égard aux réflexions qui précèdent. En effet, et pour nous limiter à deux positions qui se veulent directionnelles pour l’avenir de l’Union, aussi bien le président français Emmanuel Macron que le  président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker paraissent, dans leurs plus importants discours de 2017 (respectivement,  Discours de la Sorbonne et Discours sur l’état de l’Union),résolus à promouvoir la progression  des réformes de refondation-relance, quoique par des voies différentes (le premier dans une approched’Union  différenciée, à plusieurs vitesses, le second  dans une progression avec tous les membres de l’Union), toujours dans le vaste cadre de l’UE, pourtant fortement hétérogène et asymétrique, et avec des partenaires souvent réticents à entreprendre une révision approfondie du système politico-institutionnel en place ou à accepter le principe du «noyau dur» (en dehors des coopérations renforcées et de certaines autres formules du genre).

       Pour notre part, au terme de cette démarche de conceptualisation et d’analyse critique  de l’état actuel du discours politique de refondation, dominé par les propositions du président Macron, mais renvoyant, également, à d’autres acteurs nationaux et européens, dont le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker (plus hésitant dans le recours au concept de refondation), qui se sont penchés sur cette problématique,  nous constatons qu’il s’agit davantage d’une relance par des projets ad hoc depolitiques-actions de déploiement, dans les sphères prioritaires suggérées (sécurité intérieure, défense, nouvelles technologies, environnement, énergie, justice sociale, culture et savoir, etc.), que d’un réel approfondissement du système actuel de l’UE, par le renforcement-élargissement constitutionnel de ses compétences et de ses institutions de gouvernance. À cet égard, il devient, pour nous, évident que le caractère ambitieux des projets avancés est relié à la conditionnalité  impérative d’un  cadre politico-juridique de compétences et d’institutions à la capacité décisionnelle d’articuler et d’agréger avec succès les intérêts nationaux en présence. Or, ni l’UE dans son ensemble ni la zone euro actuelle ne disposent d’une telle  assise systémique incontournable, la première étant en situation de crise de gouvernance et la seconde demeurant  toujours dépendante d’échafaudages intergouvernementaux, sans rationalité décisionnelle, ni légitimité politique. Corrélativement, on constate aussi le manque d’enthousiasme et, parfois, l’hostilité pour l’amorce d’un processus de vraie refondation, qui passerait par la nécessaire révision d’approfondissement des traités: tabou pour les uns, piège politique pour les autres, «anathème» pour les europhobes de tout acabit, voici l’impasse qui condamne l’UE à l’immobilisme systémique et à l’enlisement dans le processus actuel d’érosion de sa gouvernance.  

        b.- Face à cette incapacité structurelle et perceptuelle de refondation  dans un Union à 28 (à 27, après le Brexit, et à plus de membres après la future adhésion des Balkans occidentaux), nous nous permettons, ici, une conclusion de débat «policy-oriented» : celle sur l’impératif de réaliser la refondation au sein d’un «noyau dur» de zone intégrative restreinte, acceptant, de la sorte, l’approche d’une UE à géométrie variable, celle qui ne voit l’espoir raisonné  de refondation que dans une plus petite Europe, actuellement circonscrite dans une zone euro  en quête d’approfondissement avant tout élargissement.

      Une telle avancée intégrative se doit de s’aligner sur quelques prérequis systémiques fondamentaux, soit : le parachèvement  de l’eurozone sur le plan  financier, bancaire et fiscal; sa restructuration  politico-institutionnelle, faisant de l’Eurogroupe (l’avons-nous déjà évoqué) une formation (spéciale) du Conseil (affaires monétaires), avec un président stable (vice-président de la Commission/ Haut Représentant pour les affaires monétaires) et de durée (mandat de cinq ans renouvelable, s’agissant d’un membre de la Commission),  une relation d’ordre législatif dans le triangle («Commission- Eurogroupe, devenu formation du Conseil-PE») et un contrôle parlementaire avec le PE en formation restreinte, celle des pays membres de la zone ; sa «protection», à la fois par un moratoire d’une dizaine d’années, avant de considérer de nouvelles adhésions, et par un mécanisme de  suspension de participation (l’absence d’une telle clause a révélé, lors de la crise macro-économique grecque,  le caractère dysfonctionnel du système, par l’impasse, alors, créée) pour les partenaires qui enfreindraient, en aval, les règles (anciennes et nouvelles à introduire) de la zone (critères de Maastricht, Pacte de stabilité et de Croissance, Pacte budgétaire européen et toute autres législation-réglementation afférente, présente et à développer). 

       c.- En somme, une refondation de «noyau dur» permettrait, à ceux (États membres) qui «veulent politiquement et peuvent économiquement», d’aller plus loin dans leur intégration, sans restrictions de champ, ni possibilité de blocage par les autres partenaires, afin de pouvoir endiguer la dérive de la désintégration et protéger le projet intégratif européen, tel que défini par ses pères fondateurs et tel qu’exigé pour faire face aux défis sociétaux du présent siècle. Les autres suivront, si la refondation  restreinte réussit et s’ils se mettent à niveau pour obtenir leur éligibilité d’admission ultérieure.

      In fine, ce débat  nous permet de bien appréhender l’ampleur de l’enjeu sociétal : en cas d’échec de la refondation, notamment dans une formule restreinte de «noyau dur» (celle de l’ensemble de l’UE nous paraissant, tant sur le plan structurel qu’au niveau perceptuel, impossible pour les raisons déjà évoquées), la stagnation du processus intégratif dans sa phase actuelle de grand marché ne permettra pas à une Europe segmentée en grand nombre d’États-nation ,«travaillée» par les tendances souverainistes et europhobes  et, de surcroît, d’une démographie vieillissante,  de se mesurer, à moyen et à long terme, aux grandes puissances d’aujourd’hui et à celles émergentes de demain, dans cette économie globalisée et transnationalisée. Le refus, par souverainisme déclaré ou latent ou, encore,  par euphorie excessive ou, tout simplement, par manque de vision, de se résoudre à ce choix de cadre intégratif restreint de refondation nous conduirait, croyons-nous, à la prédiction pessimiste qu’avançait  Jean Monnet dans les moments difficiles de son aventure européenne vers l’intégration du Continent : «Certes, [disait-il], l’entreprise où nous sommes engagés pose des questions nombreuses. Mais la plupart de ces questions se poseraient en tout état de cause et se résoudraient d’elles-mêmes, dans le désordre et à notre détriment. Si nous ne faisons rien, le destin se chargera de régler contre nous nos difficultés actuelles» (Mémoires).

 

Panayotis Soldatos est professeur émérite de l’Université de Montréal et titulaire d’une Chaire Jean Monnet ad personam à l’Université Jean Moulin – Lyon 3