Bruno Vever, le 30 mars 2017

Une bien curieuse célébration aura réuni le 25 mars à Rome nos dirigeants européens pour les soixante ans de leur traité fondateur. 

Curieux anniversaire d’abord : deux traités jumeaux avaient été signés par les six le 25 mars 1957. Mais un seul, celui du marché commun, aura réussi sa vie et mérité les émotions du souvenir. L’autre, qui créait une Communauté européenne de l’énergie atomique, aura été trop en avance sur son époque, comme sur la nôtre ! On s’empressa donc, alternance gaulliste aidant, de lui réserver un sort digne du masque de fer, dans une oubliette plombée à l’épreuve du temps !

Curieuse famille ensuite : elle n’aura cessé de s’accroître depuis 1957, passant de six à neuf puis dix, douze, quinze, vingt-cinq, vingt-sept jusqu’à vingt-huit. Mais l’un d’entre eux manquait à Rome : le Royaume-Uni avait préféré s’abstenir, divorce en cours oblige. Ainsi élargie et déjà amputée, on reconnaîtra sur cette photo de famille des noces européennes de diamant en 2017 : notre premier cercle des fondateurs, dont un couple franco-allemand plutôt défraîchi, les « petits » à côté des « grands », des grands souvent plus hantés par le passé que mobilisés par l’avenir, un cancre en rattrapage coûteux mais non désespéré, des cousins longtemps éloignés et parfois difficiles mais bien sur la photo. On pourra regretter plus ou moins sincèrement la pièce manquante d’outre-manche qui, après avoir longtemps semé la zizanie dans la famille, monté les uns contre les autres et obstrué les perspectives d’avenir, vient de nous claquer la porte au nez, tout en s’infligeant du même coup des fractures internes dont seul l’avenir précisera la gravité ! Les candidats ne manquent d’ailleurs pas pour repeupler davantage encore les photos des futurs anniversaires ! 

Curieuse déclaration enfin : pas de fête de famille sans discours à l’heure du dessert, avant que chacun ne s’en retourne chez soi. La Déclaration de Rome s’attarde ainsi sur les nombreux bienfaits de cette famille (paix, libertés, droits de l’homme comme des femmes, progrès économique et social), insistant à satiété sur la seule vertu qui les aura permis et pourra garantir l’avenir : unité, unité, unité ! Mais n’en demandons pas plus : comme à l’opéra, cette marche des vingt-sept ne se joue qu’en surplace !

Dès lors quelles priorités, quel calendrier, quels moyens, quelles exigences pour l’Europe sexagénaire de l’après-Brexit ? On n’en saura rien, sauf à relever dans la Déclaration que certains membres de la famille mieux placés et plus motivés pourront ouvrir et préciser la voie à d’autres. Les Européens qui attendaient de la relance et du concret en seront pour leurs frais. Il est vrai qu’ils en ont pris l’habitude…

L’association Europe et Entreprises en particulier, tout en regrettant que l’Europe refuse obstinément de reconnaître ses erreurs, manquements et renoncements passés (dont il y aurait tant à dire pour ne pas les renouveler !) revendiquait depuis des mois dans son appel au Sommet de Rome, au demeurant bien répercuté sur internet, des engagements opérationnels : une union financière dotée d’un trésor européen, un serpent fiscal encadrant les mouvements de capitaux, un socle social de chances et de droits, une capacité budgétaire et un contrôle parlementaire de l’euro, une politique extérieure et de sécurité commune dotée de moyens crédibles donc intégrés (cf. diplomatie, défense, assistance, interventions, contrôles).

En ces temps de doute, de crise et d’impopularité européenne, pareille relance aurait permis d’incalculables avancées en technologies, compétitivité, emplois, marchés publics et réseaux européens d’entreprises de toutes tailles, auxquelles on persiste aujourd’hui à refuser tout statut commun opérationnel. Certes, de telles priorités auraient impliqué des ruptures de comportement que tous n’auraient pas pu assumer du même pas. D’où le vœu exprimé par Europe et Entreprises aux dirigeants des six pays fondateurs du traité du Rome de les voir déjà s’engager ensemble dans cette direction, tout en conviant les autres à les rejoindre.

La Déclaration de Rome n’aura retenu, à défaut de tout relance concrète et programmée à vingt-sept, que l’idée d’avancer si nécessaire à des rythmes différents et une intensité différente, dans la même direction et en laissant la porte ouverte à ceux qui souhaiteront s’y joindre plus tard. Mais, par-delà ces formules alambiquées, pour aller où, entre qui et avec quels moyens ? Seul un avenir incertain pourra y répondre…

Et la Commission européenne dans tout ça ? Elle ne sera pas restée inactive, mais la contribution présentée par son président Jean-Claude Juncker, loin de simplifier la situation, paraît au contraire la compliquer comme à plaisir : au lieu d’indiquer une direction claire et commune aux vingt-sept, elle dessine, comme sur un GPS soudain désorienté, un rond point de cinq intersections sans en privilégier aucune, chacune étant par ailleurs dotée de commentaires diversifiés : prolongation du statut quo actuel, libre circulation renforcée sans autres aménagements, voie rapide réservée à ceux qui le peuvent, voie commune resserrée mais dotée d’un meilleur revêtement, et autoroute de rêve où tout devient possible.

Le président de la Commission s’est gardé à ce stade d’exprimer une préférence engagée entre ces cinq options, chacune ayant ses propres mérites comme ses propres limites. Ainsi, si l’autoroute à grand débit peut faire rêver, il n’est pas convaincu que nos opinions publiques y soient vraiment prêtes, même après démantèlement des chicanes et chicaneries britanniques qui auront si longtemps bridé l’Europe. En tout état de cause, il n’indiquera une préférence argumentée qu’à l’occasion de son discours sur l’état de l’Union en septembre prochain.

Cette préférence ne risquera-t-elle pas de s’apparenter à une synthèse ménageant plus ou moins habilement la chèvre et le chou ? Tout en souhaitant que cette Commission parvienne à décanter ses réflexions dans un sens enfin dynamique et opérationnel, on ne pourra guère se départir du sentiment que, composée d’autant de membres nationaux que d’Etats membres, elle paraît avoir largement renoncé à l’Europe audacieuse et supranationale qui fit rêver les pères fondateurs des traités de Rome de 1957 comme du traité de Paris de 1951. Certains y verront une trahison idéologique des ambitions originelles de ceux-ci, peut-être trop idéalistes en d’autres temps, d’autres une adaptation pragmatique aux réalités nationales persistantes d’aujourd’hui, certainement bétonnées par l’air du temps.

Cet air du temps, notre campagne présidentielle l’aura rendu en matière d’Europe, à l’instar par ailleurs d’une odeur générale de boules puantes, bien « nauséabond » pour reprendre le qualificatif généralement accolé aux miasmes d’extrême droite. Jugeons-en : sur onze candidats investis par notre Conseil constitutionnel, huit alimentent aujourd’hui l’essentiel de leur fonds de commerce par des diatribes anti-européennes en tous sens et de tout acabit ! Restent trois candidats moins suspects de tels tropismes, mais l’un se démarque de nos partenaires européens par un gauchisme hors sol, et l’autre par une mise en examen disqualifiante. Quant au dernier resté compatible avec les normes européennes, il a quand même tenu à préciser qu’il ne saurait être qualifié de « fédéraliste ».

Il aura donc fallu que le plus européen de nos onze candidats souligne de son propre marqueur une évidence nationale tacitement intégrée par tous les autres : le soupçon de toute référence, ou pire encore révérence, en direction d’un quelconque « fédéralisme » apparaît désormais, sans besoin d’aucune justification, d’aucune explication ni d’aucune cohérence, comme un péché mortel, blasphématoire et éliminatoire dans ce drôle de pays qu’est devenu la France de 2017 !

Un drôle de pays où la dernière mode est d’exalter à tout propos des concepts de droits citoyens ou d’initiatives citoyennes, alors même que notre logiciel constitutionnel, politique, territorial, administratif et culturel assure à ces envolées lyriques la même crédibilité et la même efficacité qu’un éloge du bio dans un champ de barbelés saturé d’herbicides !

Un drôle de pays où les électeurs ont rejeté en 2005 le traité constitutionnel européen parce qu’une de ses dispositions, tirée mot pour mot du traité de Rome de 1957, organise une concurrence des échanges qui soit libre, donc non faussée, cette pierre angulaire du marché commun n’ayant jusqu’alors suscité aucune contradiction !

Un drôle de pays où, contrairement aux dogmes de leur parti, même les électeurs du Front national n’entendent pas, d’après tous les sondages, abandonner l’euro, lequel incarne pourtant le seul volet authentiquement fédéral de l’Union européenne (fondant par là son succès, contrairement à tout ce qui est resté intergouvernemental) !

Un drôle de pays où les résidents s’insurgent contre l’impunité fiscale de multinationales qui leur laissent le soin ruineux de régler les ardoises impayées, alors même que cette iniquité n’est attribuable qu’à l’impuissance d’une Europe intergouvernementale bloquée par des exigences d’unanimité en matière fiscale, amenant ces Etats à tous les dumpings, compromissions et trahisons mutuelles au détriment de leurs propres intérêts comme de leurs propres citoyens !

Un drôle de pays où dix au moins de nos onze candidats n’ont à la bouche que le mot fallacieux de « souveraineté nationale », alors même que seule une Europe organisée, unifiée et donc respectée pourrait sauvegarder, face à la puissance des groupes multinationaux comme des Etats-continents, une souveraineté effective, au bénéfice de tous les Européens, donc des Français eux-mêmes !

Pourquoi faut-il donc que nos compatriotes, sans doute contaminés depuis trop de siècles par leur propre propagande politique, historique et culturelle, de droite comme de gauche, voient dans le fédéralisme un système autoritaire, exogène, ascendant, liberticide et centralisateur, alors même qu’on ne relève pareils travers que dans cet ADN jacobin qui n’appartient qu’à eux et qui s’avère aujourd’hui si contraire à leurs intérêts bien compris, comme à de nouvelles avancées pour l’Europe ?

Qui ne voit par contre qu’une Europe authentiquement fédérale mettrait fin aux abus bureaucratiques et corrupteurs d’un centralisme national excessif, confiscatoire depuis des lustres de nos libertés citoyennes, et assurerait que les bonnes décisions soient enfin prises au bon niveau, au plus près des problèmes et au meilleur bénéfice des citoyens, qu’il s’agisse de l’échelon régional, national ou européen, sans oublier l’option aux différents niveaux d’un renvoi horizontal vers la société civile et les partenaires sociaux ?

Mais le concept de « subsidiarité », qui sous-tend et justifie l’équilibre d’une pareille répartition, reste aussi inconnu de nos écoles nationales que de nos administrations centrales, de nos préfectures et de nos sous-préfectures, avec en prime une défiance innée à l’encontre de tous contrepouvoirs qui pourraient faire ombrage à notre ordonnancement vertical, alors même qu’il ne saurait y avoir sans eux de démocratie véritable, tant européenne que nationale ou territoriale.

A l’issue de ce survol sans complaisance de l’état actuel des mentalités de nos contemporains face à l’Europe, vues du Sommet de Rome comme de notre campagne présidentielle, on peinera à établir un diagnostic fiable sur l’état et les perspectives de cette Europe de soixante ans commémorée à Rome.

Les plus optimistes tenteront, suite au Brexit, le diagnostic d’une « Europe année zéro ». Mais la Déclaration de Rome comme le « rond point » Juncker ou les mentalités ambiantes ne peuvent que laisser perplexes. Cette Europe là rappelle plus Raymond Devos, avec ses interminables tours de manège autour de ses multiples sens interdits, que Jean Monnet avec ses principes clairs et ses objectifs programmés.

Les plus pessimistes oseront le diagnostic d’une « Europe alzheimer » : cette Europe déjà sexagénaire ne sait plus ce qu’elle a fait hier ; elle ne sait plus ce qu’elle fait aujourd’hui ; elle ne sait plus ce qu’elle doit faire demain, ni bien sûr après-demain ; et au fond, elle ne sait même plus qui elle est ou ce qu’elle est ! Et là, on n’en est déjà plus à la retraite, mais à la préparation des obsèques…

Les plus réalistes constateront enfin que le rebond de l’Europe n’est pas pour demain. Tout porte en effet à croire, vu la vacuité de nos débats tant européens que nationaux, que le « way out » décidé par les souverainistes britanniques ne suffira pas à susciter le « coming out » des fédéralistes européens dont nous aurions tellement besoin aujourd’hui !

Mais comme l’espoir fait vivre reprenons, soixante ans après le traité de Rome, notre ouvrage européen et, comme le philosophe, imaginons Sisyphe heureux…

 

Bruno VEVER est secrétaire général de l’Association Jean Monnet et délégué général d’Europe et Entreprises